Le boucher avait caché sa petite fille, et appuyé contre le mur de sa maison affectait de regarder avec indifférence. Un lansquenet et un de ceux qui avaient une armure, entrèrent chez lui et découvrirent l’enfant dans un chaudron de cuivre. Alors le boucher, désespéré, saisit un coutelas et les poursuivit dans la rue ; mais une troupe qui passait le désarma et le pendit par les pieds aux crocs du mur, entre les bêtes écorchées, où il remua les bras et la tête en blasphémant jusqu’à la tombée de la nuit.
Du côté du cimetière, il y avait un grand rassemblement devant une longue grange peinte en vert. L’homme pleurait à chaudes larmes sur le seuil. Comme il était fort gros et de joviale figure, les soldats assis au soleil, contre le mur, l’écoutaient avec attendrissement en contemplant le chien. Mais celui qui emmenait l’enfant faisait des gestes pour dire : « Que voulez-vous ? ce n’est pas ma faute ! »
Un paysan pourchassé sauta dans une barque amarrée au pont de pierre et s’éloigna sur l’étang avec sa femme et ses enfants. N’osant se risquer sur la glace, les soldats marchaient pleins de colère dans les roseaux. Ils grimpèrent dans les saules de la rive pour tâcher d’atteindre les fugitifs à coups de lance, et n’y parvenant pas, ils menacèrent longtemps toute la famille épouvantée dans sa barque.
Ce verger cependant était toujours plein de monde ; car c’est là que l’on tuait la plupart des enfants aux pieds de l’homme à barbe blanche qui présidait au massacre. Les petits garçons et les petites filles qui marchaient déjà seuls s’y réunissaient aussi et regardaient curieusement mourir les autres en mangeant les tartines de leur goûter, ou se groupaient autour du fou de la paroisse qui jouait de la flûte sur l’herbe.
Alors il y eut tout à coup un long mouvement dans Bethléem.
Ces paysans couraient vers le château qui se trouvait sur une butte de terre jaune, au bout de la rue. Ils avaient aperçu le seigneur penché sur les créneaux de la tour, d’où il contemplait le massacre. Et les hommes, les femmes, les vieillards, les mains tendues, le suppliaient comme un roi dans le ciel. Mais, lui, levait les bras et haussait les épaules pour exprimer son impuissance ; et comme ils l’imploraient de plus en plus terriblement, la tête nue, agenouillés dans la neige, en poussant de grandes clameurs, il rentra dans sa tour et les paysans n’eurent plus d’espoir.
Lorsque tous les enfants furent exterminés, les soldats fatigués essuyèrent leurs épées et soupèrent sous les poiriers. Ensuite les lansquenets montèrent en croupe et ils quittèrent tous ensemble Bethléem, par le pont de pierre, comme ils étaient venus.
Enfin le soleil se coucha derrière la forêt. Las de courir et de supplier, le curé s’était assis sur la neige, devant l’église, et sa servante se tenait près de lui. Ils voyaient la rue et le verger plein de paysans qui circulaient sur la place et le long des maisons. Des familles, l’enfant mort sur les genoux ou dans les bras, racontaient leur malheur avec étonnement. D’autres le pleuraient encore où il était tombé, près d’un tonneau, sous une brouette, au bord d’une mare, ou l’emportaient silencieusement. Plusieurs lavaient déjà les bancs, les chaises, les tables, les chemises tachées de sang et relevaient les berceaux jetés dans la rue. Mais presque toutes les mères se lamentaient sous les arbres, devant les petits corps étendus sur le gazon, et qu’elles reconnaissaient à leurs robes de laine. Ceux qui n’avaient pas d’enfants se promenaient sur la place et s’arrêtaient autour des groupes désolés. Les hommes qui ne pleuraient plus, poursuivaient avec les chiens leurs bêtes échappées ou réparaient leurs fenêtres brisées et leurs toits entr’ouverts, tandis que le village s’apaisait aux clartés de la lune qui montait dans le ciel.