En parcourant la rue, les lansquenets remarquèrent la grande maison bleue d’un fermier. Ils voulurent enfoncer la porte, mais elle était de chêne et couverte de clous. Ils prirent alors des tonneaux gelés dans une mare devant le seuil et s’en servirent pour monter à l’étage où ils pénétrèrent par la fenêtre.

Il y avait eu une fête en cette ferme ; et des parents étaient venus manger des gaufres, du flan et du jambon. Au bruit des vitres brisées, ils s’étaient réfugiés derrière la table couverte de cruchons et de vaisselle. Les soldats entrèrent dans la cuisine ; et après une bataille où plusieurs furent blessés, s’emparèrent des petits garçons, des petites filles et du valet qui avait coupé le pouce d’un lansquenet, et sortirent en fermant la porte pour empêcher les habitants de les accompagner.

Quand ils furent devant le vieillard, ils jetèrent les enfants sur le gazon et les tuèrent paisiblement avec leurs lances et leurs épées, pendant que sur toute la façade de la maison bleue, les femmes et les hommes penchés aux fenêtres de l’étage et du grenier, blasphémaient et s’agitaient éperdument à la vue des rodes blanches, roses ou rouges de leurs petits, immobiles sur l’herbe entre les arbres. Puis les soldats pendirent le valet de ferme à l’enseigne de la Demi-Lune, de l’autre côté de la rue ; et il y eut un long silence dans le village.

Le massacre à présent s’étendait. Les mères s’échappaient des masures, et à travers les jardins et les potagers, essayaient de fuir dans la campagne ; mais les cavaliers les poursuivaient et les refoulaient dans la rue. Des paysans, le bonnet dans leurs mains jointes, suivaient à genoux ceux qui entraînaient leurs enfants, parmi les chiens qui aboyaient joyeusement dans le désordre. Le curé, les bras au ciel, courait le long des maisons, priant désespérément comme un martyr ; et les soldats, tremblant de froid, soufflaient dans leurs doigts en circulant sur la route, ou, les mains dans leurs poches de leur haut-de-chausse, et l’épée sous le bras, attendaient devant les fenêtres des maisons qu’on escaladait.

Voyant la douleur craintive des paysans, ils entraient maintenant par petites bandes dans les fermes ; et tout le long de la rue c’étaient les mêmes scènes.

Une maraîchère qui habitait la vieille chaumière de briques roses, à côté de l’église poursuivait, armée d’une chaise, deux hommes qui emportaient ses enfants dans une brouette. Elle devint malade en les voyant mourir ; et on l’assit sur sa chaise, contre un arbre de la route.

D’autres soldats grimpèrent dans les tilleuls, devant une ferme peinte en lilas, et enlevèrent des tuiles afin de s’introduire dans la maison. Quand ils reparurent sur le toit, le père et la mère, les bras tendus, s’élevèrent aussi dans l’ouverture, et ils les renfoncèrent à plusieurs reprises en leur assénant des coups d’épée sur la tête, avant de redescendre dans la rue.

Une famille, enfermée dans la cave d’une énorme chaumière, pleurait par le soupirail où le père brandissait furieusement une fourche. Un vieillard chauve sanglotait tout seul sur un tas de fumier, une femme en robe orange s’était évanouie sur la place et son mari la soutenait sous les aisselles, en gémissant à l’ombre d’un poirier : une autre embrassait sa petite fille qui n’avait plus de mains, et lui soulevait alternativement les bras pour voir si elle ne voulait pas revivre. Une autre s’échappa dans la campagne et les soldats la poursuivaient entre les meules, à l’horizon des champs de neige.

Sous l’estaminet des Quatre-fils-Aymon, se voyait le tumulte d’un siège. Les habitants s’étaient barricadés, et les soldats tournaient autour de la demeure sans y pouvoir pénétrer. Ils essayaient de grimper jusqu’à l’enseigne, en s’aidant des espaliers de la façade, lorsqu’ils découvrirent une échelle derrière la porte du jardin. Ils l’appliquèrent au mur et montèrent à la file. Mais l’aubergiste et toute sa famille leur lancèrent alors par les fenêtres, des chaises, des assiettes, et des escabeaux. L’échelle se rompit et les soldats tombèrent.

Au fond d’une cabane, une autre bande trouva une paysanne qui lavait ses enfants, devant le feu, dans un cuvier. Étant vieille et presque sourde elle ne les entendit pas entrer. Deux hommes prirent le cuvier, l’emportèrent ; et la femme ahurie les suivit avec les vêtements des petits qu’elle voulait rhabiller, mais quand elle vit, tout d’un coup, du haut du seuil, les taches de sang sur la neige, les berceaux renversés, les femmes agenouillées et celles qui agitaient les bras autour des morts, elle se mit à crier formidablement en frappant les soldats qui déposèrent le cuvier pour se défendre. Ce curé accourut également et les mains jointes sur sa chasuble, implora les Espagnols devant les enfants nus qui se lamentaient dans l’eau. Des soldats arrivèrent qui l’écartèrent et lièrent la folle à un arbre.