Les bêtes et les Espagnols s’avancèrent sur la glace, et les moutons, en arrivant à la haie, broutaient déjà la verdure, lorsque Korneliz creva les buissons, et les autres le suivirent dans la clarté avec leurs fourches. Il y eut alors un grand massacre sur l’étang au milieu des brebis amoncelées et des vaches qui contemplaient la bataille et la lune.

Quand ils eurent tué les hommes et les chevaux, Korneliz s’élança dans la prairie vers les flammes et les autres dépouillèrent les morts. Puis ils retournèrent au village avec les troupeaux. Les femmes qui regardaient la lourde forêt, derrière les murs du cimetière, les virent s’avancer entre les arbres et coururent à leur rencontre avec le curé, et ils revinrent en dansant de grandes rondes, au milieu des enfants et des chiens.

En se réjouissant sous les poiriers du verger, où le Nain-Roux accrochait des lanternes en signe de kermesse, ils demandèrent au curé ce qu’il fallait faire.

Ils résolurent enfin d’atteler un chariot pour emmener au village le corps de la femme et ses neuf petites filles. Les sœurs et d’autres paysannes de la famille de la morte y montèrent, ainsi que le curé qui marchait avec peine, étant vieux déjà et fort gros.

Ils rentrèrent dans la forêt et arrivèrent en silence devant l’éblouissement des plaines, où ils virent les hommes nus et les chevaux renversés sur la glace lumineuse entre les arbres. Puis ils marchèrent vers la ferme qui brûlait au milieu du paysage.

En arrivant au verger et à la maison rouge de flammes, ils s’arrêtèrent devant la grille pour contempler le grand malheur du paysan, dans son jardin. Sa femme pendait toute nue aux branches d’un énorme noyer, et lui, montait à l’échelle pour grimper dans l’arbre, autour duquel les neuf petites filles attendaient leur mère sur le gazon. Il marchait déjà dans les vastes ramures, lorsqu’il vit tout à coup, sur la lumière de la neige, la foule qui le regardait. Il fit signe de l’aider, en pleurant, et ils entrèrent dans le jardin. Alors le sacristain, le Nain-Roux, l’aubergiste du Lion-Bleu et celui du Soleil-d’Or, le curé avec une lanterne, et beaucoup d’autres paysans montèrent dans le noyer neigeux, au clair de lune, pour dépendre la morte, que les femmes du village reçurent dans leurs bras au pied de l’arbre, comme à la descente de croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Ce lendemain, on l’enterra, et il n’y eut plus d’événements extraordinaires à Bethléem cette semaine-là. Mais le dimanche suivant, des loups affamés parcoururent le pays, après la grand’messe, et il neigea jusqu’à midi ; puis le soleil brilla soudain et les paysans rentrèrent dîner comme d’habitude et s’habillèrent pour le salut.

A ce moment il n’y avait personne sur la place, car il gelait cruellement ; seuls, les chiens et les poules vaguaient sous les arbres, où des moutons broutaient un triangle de gazon ; et la servante du curé balayait la neige dans son jardin.

Alors une troupe d’hommes armés passa le pont de pierre au bout du village et s’arrêta dans le verger. Des paysans sortirent de leur demeure, mais rentrèrent terrifiés en reconnaissant les Espagnols et se mirent aux fenêtres afin de voir ce qui allait se passer.

Il y avait une trentaine de cavaliers couverts d’armures, autour d’un vieillard à barbe blanche. Ils portaient en croupe des lansquenets jaunes ou rouges qui mirent pied à terre et coururent sur la neige pour se dégourdir, pendant que plusieurs soldats habillés de fer descendaient aussi et pissaient contre les arbres auxquels ils avaient attaché leurs chevaux.