Puis ils se dirigèrent vers l’auberge du Soleil-d’Or et frappèrent à la porte. On leur ouvrit en hésitant ; et ils allèrent se chauffer près du feu en se faisant verser de la bière.
Ensuite ils sortirent de l’auberge avec des pots, des cruches et des pains de froment destinés à leurs compagnons rangés autour de l’homme à barbe blanche qui attendait au milieu des lances.
Comme la rue était déserte, le chef envoya des cavaliers derrière les maisons, afin de garder le village du côté de la campagne, et ordonna aux lansquenets d’amener devant lui les enfants âgés de deux ans et au-dessous, pour les massacrer, selon qu’il est écrit en l’Évangile de Saint Mathieu.
Ils allèrent d’abord à la petite auberge du Chou-vert, et à la chaumière du barbier, voisines au milieu de la rue.
L’un d’eux ouvrit l’étable, et une bande de porcs s’en échappa qui se répandit de tous côtés. L’aubergiste et le barbier sortirent de leur maison et demandèrent humblement aux soldats ce qu’ils désiraient ; mais ceux-ci n’entendaient pas le flamand et entrèrent afin de chercher les enfants.
L’aubergiste en avait un qui pleurait en chemise sur la table où l’on venait de dîner. Un homme le prit dans ses bras et l’emporta sous les pommiers, tandis que le père et la mère le suivaient en poussant des hurlements.
Ces lansquenets ouvrirent encore l’étable du tonnelier, celle du forgeron, celle du sabotier ; et les veaux, les vaches, les ânes, les cochons, les chèvres, les moutons et les lapins se promenèrent sur la place. Lorsqu’ils enfoncèrent le vitrage du charpentier, plusieurs paysans, parmi les vieillards et les plus riches de la paroisse, s’assemblèrent dans la rue et s’avancèrent vers les Espagnols. Ils ôtèrent respectueusement leurs bonnets et leurs feutres devant le chef au manteau de velours, en demandant ce qu’il comptait faire ; mais lui-même ignorait leur langue et quelqu’un alla chercher le curé.
Il s’apprêtait pour le salut et revêtait une chasuble d’or dans la sacristie. Ce paysan cria ; « Les Espagnols sont dans le verger ! » Épouvanté, le prêtre courut à la porte de l’église, suivi des enfants de chœur qui portaient les cierges et l’encensoir.
Alors il vit les animaux des étables circulant sur la neige et sur le gazon, les cavaliers dans le village, les soldats devant les portes, les chevaux attachés aux arbres le long de la rue, les hommes et les femmes suppliant autour de celui qui tenait l’enfant en chemise.
Il s’élança dans le cimetière, et les paysans se tournèrent avec inquiétude vers leur prêtre qui arrivait comme un dieu couvert d’or et l’environnèrent devant l’homme à barbe blanche.