XXX

Voilà, pris au hasard, dans un immense trésor encore en partie inconnu, quelques conseils, vieux de milliers d’années, qui, bien avant le christianisme, guidaient les hommes de bonne volonté jusqu’à la lisière de la forêt. Alors, comme dit Manou, « lorsque le chef de la famille voit sa peau se rider et ses cheveux blanchir et qu’il a sous les yeux le fils de son fils », quand il n’a plus de devoirs à remplir, que personne n’a plus besoin de son aide, qu’il soit le plus riche marchand de la cité ou le plus pauvre paysan du village, il peut enfin se consacrer aux choses éternelles, quitter sa femme, ses enfants, ses proches, ses amis, « prendre une peau de gazelle ou un manteau d’écorce », pour se retirer dans la solitude, s’enfoncer dans l’énorme forêt tropicale, oublier son corps et les vaines pensées qui en naissent et écouter la voix du Dieu caché au fond de son être, la voix « du voyageur qu’on ne voit pas, dit le Brahmane des cent sentiers, de l’entendeur non entendu, du penseur non pensé, du connaisseur non connu, de l’Atman, le meneur intérieur, l’impérissable, en dehors de qui il n’y a que douleur. » Il peut méditer sur l’infinité de l’espace, l’infinité de la raison et « la non existence de rien », saisir l’instant d’illumination qui apporte « la délivrance que personne ne peut enseigner, qu’il faut trouver soi-même, qui est ineffable », et purifier son âme afin de lui épargner, s’il est possible, un nouveau retour sur cette terre.

Arrivé là, « Qu’il ne désire pas la mort, qu’il ne désire pas la vie ; ainsi qu’un moissonneur qui, le soir venu, attend paisiblement son salaire à la porte de son maître, qu’il attende que le moment soit venu. »

« Qu’il réfléchisse, avec l’application d’esprit la plus exclusive, sur l’essence subtile et indivisible de l’Ame suprême, et sur son existence dans les corps des êtres les plus élevés et les plus bas. »

« Méditant avec délices sur l’Être suprême, n’ayant besoin de rien, inaccessible à tout désir des sens, sans autre société que son âme et la pensée de Dieu, qu’il vive dans l’attente constante de la béatitude éternelle. »

« Car le principal de tous les devoirs, c’est d’acquérir la connaissance de l’âme suprême, c’est la première de toutes les sciences, car elle seule confère à l’homme l’immortalité. »

« Ainsi l’homme qui reconnaît dans sa propre âme l’âme suprême, présente dans toutes les créatures, se montre le même à l’égard de tous et obtient le sort le plus heureux, celui d’être à la fin absorbé dans le sein de Brahma[25]. »

[25] Manou, VI, 45, 65, 49 ; XII, 85, 125.

« Après avoir ainsi abandonné toute pratique pieuse, tout acte de dévotion austère, appliquant son esprit à la contemplation unique de la grande Cause Première, exempt de tout désir mauvais, son âme est déjà sur le seuil du Swarga, alors que son enveloppe mortelle palpite encore comme la dernière lueur d’une lampe qui s’éteint[26]. »

[26] Ibid., VI, 96.