XXXI

Presque tout ceci, ne l’oublions pas, est bien antérieur au Bouddhisme, remonte aux origines du Brahmanisme et touche directement aux Védas. Convenons que cette morale, dont je n’ai pu donner ici que le plus sommaire aperçu, la première qu’ait connue l’humanité, est aussi la plus haute qu’elle ait pratiquée. Elle part d’un principe que même aujourd’hui, avec tout ce que nous croyons avoir appris, nous ne pouvons contester, à savoir que l’homme et tout ce qui l’environne n’est qu’une sorte d’émanation, de matérialisation momentanée de la cause inconnue et spirituelle à laquelle il doit retourner ; et ne fait que déduire, avec une beauté, une élévation et une logique incomparables, les conséquences de ce principe. Il n’y a pas ici de révélation extra-terrestre, de Sinaï, de tonnerre dans le ciel, de dieu spécialement descendu sur notre planète. Il n’avait pas besoin d’y descendre, il était déjà dans le cœur de tous les hommes, parce que tous les hommes ne sont qu’une partie de lui-même et ne peuvent être autre chose. Ils interrogent ce dieu qui semble résider dans leur âme, dans leur esprit, en un mot dans le principe immatériel qui donne la vie à leur corps. Il ne leur dit pas, il est vrai, ou peut-être le leur dit-il sans qu’ils puissent le comprendre, pourquoi il les a momentanément et apparemment séparés de lui ; et c’est, — origine du mal et nécessité de l’épreuve, — le postulat aussi inaccessible que le mystère de la cause première, avec cette différence, que le mystère de la cause première était inévitable, au lieu que la nécessité de celui-ci est incompréhensible. Mais le postulat accordé, tout le reste s’éclaire et se déroule comme un syllogisme. La matière est ce qui nous sépare de Dieu, l’esprit ce qui nous y unit ; il faut donc que l’esprit l’emporte sur la matière. Mais l’esprit n’est pas seulement l’intelligence, il est aussi le cœur, le sentiment, il est tout ce qui n’est pas matériel ; il faut donc que sous toutes ses formes il se purifie, s’étende, s’élève et triomphe de la matière. Il n’y eut jamais, et il ne saurait, je pense, y avoir spiritualisation plus grandiose, plus logique, plus inattaquable, plus réaliste, en ce sens qu’elle ne se fonde que sur des réalités, et plus divinement humaine. Il est certain qu’après tant de siècles, après tant d’acquisitions et d’expériences, nous nous rencontrons au même point. Partant comme eux de l’inconnaissable, nous ne pouvons trouver autre chose, et ne saurions mieux dire. Seul serait supérieur aux immenses efforts que leurs mots ont tentés, un silence résigné, préférable en théorie, mais qui pratiquement ne peut conduire qu’à une ignorance immobile et désespérée.

L’ÉGYPTE

I

Nous avons déjà vu, en parlant de Noun, Toum et Phtah, l’idée que se faisaient les Égyptiens de la cause première, de la création ou plutôt de l’émanation ou de la manifestation de l’univers. Elle est, du moins telle que nous la connaissons par la traduction probablement incomplète des hiéroglyphes, sous une forme moins frappante, moins profonde et moins métaphysique, analogue à celle des Védas, et révèle une source commune.

Immédiatement après l’énigme de la cause première, ils rencontrèrent, eux aussi, inévitablement, l’insoluble problème de l’origine du mal, et, sans trop oser l’approfondir, y trouvèrent une solution plus pâle, plus évasive, mais au fond presque semblable à celle des Hindous. Dans l’Osirisme, l’esprit et la matière s’appellent la lumière et les ténèbres ; et « Set, l’antagoniste de Râ-lumière, dans les mythes de Râ, d’Osiris et d’Horus, n’est pas un dieu du mal, dit Le Page Renouf, il représente une réalité physique, une loi constante de la nature[27] ». Il est un dieu aussi réel que ses adversaires et son culte est aussi ancien que le leur. Il avait ses prêtres comme eux, et il est fils de la même cause inconnue. Il est si peu séparable de la force qui lui est opposée que sur certains monuments les têtes d’Horus et de Set surmontent le même corps et ne forment qu’un seul dieu.

[27] Op. cit., p. 115.

Après les mêmes aveux d’ignorance, ici encore, comme dans l’Inde, le mythe de l’incarnation vient préciser et diriger une morale qui, sortie de l’inconnaissable, ne pouvait prendre forme et n’être connue que dans l’homme et par l’homme. Osiris, Horus, Thot ou Hermès qui prit cinq fois la forme humaine au dire des occultistes, ne sont que des incarnations plus mémorables du dieu qui réside en chacun de nous. De ces incarnations découle avec moins d’éclat, moins d’abondance, moins de force, — car le génie égyptien n’a pas l’ampleur, l’élévation, la puissance d’abstraction du génie hindou, — une morale plus humble, plus terre à terre, mais de la même nature que celle de Manou, de Krichna et du Bouddha, ou plutôt de ceux qui dans la nuit des âges précédèrent Manou, Krichna et le Bouddha. Cette morale se trouve dans le Livre des Morts et dans les inscriptions funéraires. Quelques-uns des papyrus qui reproduisent le Livre des Morts ont plus de quatre mille ans ; mais des textes de ce même livre, qui recouvraient presque toutes les tombes et presque tous les sarcophages, sont probablement plus anciens. Ce sont, avec les inscriptions cunéiformes, les plus antiques écritures, ayant date certaine, que possède l’humanité. Le plus vénérable des codes de morale, œuvre de Phtahotep, encore imparfaitement déchiffré, contemporain des Pyramides, se couvre de l’autorité d’ancêtres infiniment plus reculés. « Pas une des vertus chrétiennes, dit F.-J. Chapas, l’un des grands égyptologues de la première heure, n’est oubliée dans la morale égyptienne. La piété, la charité, la bonté, l’empire sur soi-même, dans la parole et l’action, la chasteté, la protection des faibles, la bienveillance envers les humbles, la déférence envers les supérieurs, le respect de la propriété d’autrui, jusqu’en ses plus petits détails, tout y est exprimé en langage excellent. »

II

« Je n’ai pas fait de mal à un enfant, dit une inscription funéraire. Je n’ai pas opprimé une veuve, je n’ai pas maltraité un berger. Durant ma vie, il n’y avait pas un mendiant ; et quand vinrent les années de famine, je labourai toute la terre de la province, nourrissant tous ses habitants et je fis en sorte que la veuve était comme si elle n’avait pas perdu son époux[28]. »