La surprise était le terrible plat. J’eus assez de présence d’esprit pour parler d’une atroce migraine et d’un manque total d’appétit. Je ne mangeai pas et sortis à jeun.
J’eus l’imprudence de dîner une troisième fois chez Henri D… Rien ne pouvait me faire supposer, sauf l’œil brillant de sa femme, que le plat me guettait encore. Il apparut sans que j’aie pu me défendre de lui. On m’en servit une assiette toute pleine parce que, disait-on, il fallait rattraper mon manque d’appétit de la fois précédente.
Je ne revins plus chez Henri D… Il m’écrivit à plusieurs reprises pour m’inviter à nouveau, mais je déchirai ses lettres sans y répondre, car il ajoutait toujours en post-scriptum :
« Il y aura le plat que vous aimez. »
J’ai perdu cette charmante relation à cause de ce plat. Je n’ai plus jamais parlé à mon ami Henri D… et, l’ayant aperçu une fois sur les boulevards, je me suis enfui au plus vite, croyant sentir monter à mes narines l’odeur fatale du plat.
Ainsi, pour ne pas vouloir avouer nos goûts et nos dégoûts, dès le début, pour manquer de sincérité, nous nous trouvons vis-à-vis des femmes dans d’insolubles situations qui quelquefois nous obligent à ne plus les voir.
Celui qui n’entend rien à la musique et qui, en présence d’une musicienne, au lieu de dire cette phrase si commode : « Je n’entends rien à la musique, mais je l’aime cependant », se flatte d’être un musicien accompli, s’expose à bien des périls s’il devient l’amant de cette musicienne, ou si seulement il entre davantage dans son intimité.
Il faudra qu’il l’accompagne dans des concerts dont il aura à supporter l’ennui, il faudra qu’il complimente avec un enthousiasme simulé des personnages jeunes et inspirés dont le violon aura rendu des sons divins ; il faudra qu’il se prononce sur la musique moderne et s’il condamne tel musicien, il faudra qu’il se le rappelle, pour ne pas le porter aux nues quelques jours après. Comment son ignorance ne transpirera-t-elle pas à la fin et quelle miraculeuse distraction sera-t-il obligé de feindre si on lui demande de venir près du piano pour tourner les pages d’un morceau ?
Il faut tout dire, tout avouer, avec franchise, avec cynisme même. Les paroles sont comme un feu qui brûle les pensées et les actes. Ce qu’on a de mauvais en soi, devient, sinon excellent, du moins neutre, par le fait qu’on l’exprime, qu’on lui donne la vie des mots.
Le mal est dans le silence. La mobilité des paroles le transforme. Le cynique donne de la beauté à ses vices et les fait admettre en les proclamant.