Je fus très inquiet et le lendemain j’étais exact.
Charles m’attendait et je cherchai en vain dans son regard l’expression de satisfaction qu’il avait d’ordinaire quand nous devions passer une heure ensemble.
Quand deux amis sont en présence, ils luttent pour s’imposer l’un à l’autre les choses qui les intéressent personnellement. Le plus tenace est vainqueur et fait une énumération détaillée de tout ce qu’il a fait depuis le dernier jour où il a vu son ami. L’amitié ne repose très souvent que sur l’indulgence avec laquelle on écoute des pensées et des récits qui vous permettront par réciprocité de dire vos propres pensées et de raconter les récits où vous avez joué un rôle brillant.
— Il faut que je te parle sérieusement.
Je me résignai et jurai sur sa demande de ne pas me fâcher de ce qu’il allait me dire, augurant fort mal de ce serment et prévoyant déjà toute la difficulté que j’aurais à le tenir.
— Voilà, dit-il. Je crois que ta maîtresse te fait beaucoup de tort et j’ai voulu t’en prévenir. D’abord, tu n’es plus le même, tu changes. Tu es inquiet, irritable. Puis tu es toujours pressé. Bien que tu n’aies rien à faire, tu ne peux pas rester en place. Il te semble toujours que tu seras mieux ailleurs. Et puis ta maîtresse l’attend. Elle t’attend toujours, à toutes les heures. Et si elle ne t’attend pas, par hasard, tu es inquiet de ne pas être attendu. Tu vas dans des endroits bizarres, parce que tu as le soupçon que tu pourras l’y trouver sans qu’elle l’ait prévenu et qu’ainsi tu auras l’avantage de lui faire une scène le premier, quand tu la reverras. Tu ne vois plus personne, tu négliges toutes les relations, tu vis presque seul.
Je sentais profondément la vérité de ces paroles et cette vérité me remplissait d’une amertume inexplicable pour l’ami qui ne me la cachait pas.
Je répondis sans croire à ce que je disais que mes relations n’étaient pas intéressantes, que c’était une perte de temps de voir des gens dont on ne tire aucun profit, que ma demi-solitude me permettait de réfléchir davantage, qu’enfin j’étais heureux.
— Non, répondit Charles, avec une grande autorité qu’il n’avait pas d’ordinaire et qu’il puisait dans la certitude de ne pas se tromper. Non, car tu es jaloux et tu te sens parfois un peu ridicule. Sous prétexte de liberté, tu permets à Paulette d’aller au bois de Boulogne, au théâtre, avec des jeunes gens de ses amis, avec le docteur V…, en particulier…
Comme je souriais avec un geste pour exprimer à ce sujet une tranquillité d’âme que je n’avais pas, Charles se hâta de s’écrier :