Les bouches fa buvaient et les bras la pressaient,
Vers son corps déferlaient des fleuves de caresses,
Des océans d’amour entre ses seins passaient,
Elle était tous les dieux et toutes les déesses...
Plus rien. Un angélus d’une tour a glissé...
La basilique en feu s’éteint comme une torche...
La jeune fille en deuil s’en va, les yeux baissés,
Et son long voile noir m’effleure sous le porche...
VISITE MATINALE
J’ai sonné... le couloir sent l’opium et l’ambre.
Quel étrange visage a la femme de chambre!
Derrière les rideaux j’entends des frôlements!
Maison des voluptés et des enchantements
Des langoureuses nuits et des étreintes mortes!
J’avance à pas de loup et je pousse une porte.
Une femme est couchée en croix sur une peau.
Une trace de dents au sein droit fait un sceau
Charnel, dont on marqua cette chair épuisée.
La bouche semble vide et la nuque brisée
Dans l’abandon immense et le renversement
De la tête où les cils vivent seuls par moments.
Sous une soie en feu dont l’écarlate flambe
Une autre laisse voir la naissance des jambes,
Et les genoux étroits que des mains ont marbrés.
Deux êtres sur le lit sont tellement serrés
Qu’on ne voit qu’un seul corps avec deux chevelures.
L’odeur fade de sève humaine et de luxure
Me saisit à la gorge et me fait défaillir.
Quel visage charmant aurais-je vu jaillir,
Creusé par l’insomnie et les mauvaises joies
Si j’avais soulevé la pourpre de la soie?
Horrible est le plaisir qu’on n’a pas partagé!
Des roses en tombant ont un soupir léger,
Et sur le cercle obscur que dessinent les robes
Filtre pudiquement un triste rayon d’aube...
LA PRINCESSE ET LES LAQUAIS
Le repas dans l’hôtel flamboyait sous les lustres
Et s’achevait dans un grand cérémonial...
Le vin n’animait pas les convives illustres,
Les diamants luisaient sur plus d’un front royal...
Des vieillards sous les croix, les ors, les uniformes
Levaient leur verre avec des doigts momifiés.
On voyait par la porte un escalier énorme,
Le morne alignement des grands fusains taillés.
La petite princesse, au fond d’une carafe
Regardait le contour de son visage étroit,
Jouait d’un couteau d’or, tourmentait une agrafe,
Buvait l’ennui sans fin avec ses beaux yeux froids.
Lorsque ses hauts talons sonnèrent sur les dalles,
Les courbettes firent plier les mannequins.
On la vit s’éloigner, blanche, de salle en salle,
Avec sa gorge nue et sa robe en satin.
Mais nul ne vit l’œillade au groupe des tziganes,
Ni le signe muet qu’elle fit en passant,
En avançant sa bouche au tissu diaphane
Vers le laquais cynique, immobile et puissant.