L’ESPRIT DE LA MER
Le veilleur dans la tour fit retentir sa corne,
Glaçant d’effroi sur les quais bleus les débardeurs.
Et la plage s’emplit de requins, de licornes
De mer, de poissons morts montant des profondeurs.
Sur les remparts bâtis de galets verts, l’évêque
Parut avec l’étole et la mitre qui luit
Suivi par les calfats, les marchands de pastèques
Qui, tordus par la peur, tendaient les mains vers lui.
Alors, dans l’horizon, le vaisseau gigantesque
S’avança sur les flots qui devenaient cendrés.
Il avait trois ponts noirs de forme barbaresque,
Il était sans fanal, sans voile et sans agrès.
Et sa coque luisait de nacres, de polypes,
De coraux sous-marins, de madrépores d’or.
Les pétoncles et les mollusques qui s’agrippent
S’étaient cristallisés dans le bois des sabords.
Il était cuirassé de la pierre des gouffres,
Il venait de plus loin que les courants des fonds,
Il portait comme un sceau sur sa poupe et ses roufles
Des signes incrustés par d’antiques typhons.
Et sur les ponts, parmi les mâtures fléchies,
Un équipage avec des corps huileux et blancs,
Des marins, respirant au moyen de branchies,
Manœuvraient. Ils avaient des nageoires aux flancs.
Ils portaient des turbans et des burnous d’arabes,
Ils regardaient au loin par d’aveugles yeux ronds.
Quelques-uns avaient des mandibules de crabes,
Et des sabres battaient sur leurs pieds d’esturgeons.
Et tout couvert de talismans kabbalistiques,
Un être avec un bec se tenait à l’avant.
Ses doigts palmés levaient un pentacle magique
Et sa robe en tissu perlé flottait au vent.
Il se fit un reflux d’eaux ternes et malsaines
Et ceux qui se trouvaient sur la plage ont cru voir
Les trois albatros morts sur le mât de misaine,
Avant que le vaisseau s’enfonçât dans le soir...