Mais la petite reine, avec une allumette
Qu’elle frotte sur son soulier de satin blanc,
Rallume alors indolemment sa cigarette
Pour leur souffler au nez sa fumée en riant...
LE SECRET PERDU
Une maison quelconque en un quartier perdu...
Le long couloir muet... L’escalier vermoulu,
Puis un palier, un rais de lumière, une porte...
Une servante avec un visage de morte
Me conduit. Des tapis où des êtres humains
Sont couchés au milieu de l’ombre et des coussins.
Les visages épais ont des regards sans flamme.
On distingue des seins et des bustes de femme
Et la fumée est lourde et je demeure là
Sous le miroir sans fin qui reflète un Bouddha
Et les peines du soir à mes côtés s’endorment.
Alors, un long visage clair, parmi les formes
Apparaît, il sourit, il se penche sur moi,
Sur ses lèvres se pose un minuscule doigt,
Qui fait chut! j’entends mal des choses à voix basse,
Je sens qu’un beau secret dans l’atmosphère passe...
Mais soudain un peignoir fait en se déplaçant
Un grand cercle couleur d’émeraude et de sang,
Comme un jet de cristal en flamme un rire fuse,
Les contours sont moins nets, les formes plus confuses
Et le visage au clair ovale disparaît...
Jamais je ne saurai quel était le secret.
LES DIEUX SUR LES QUAIS
Le jeune Grec sauta de la barque, léger.
Le vent du port souffla dans sa tunique orange,
Ses cheveux blonds étaient sur le front partagés,
Il avait des yeux verts d’une lumière étrange.
La jeune fille au corps couleur de bronze éteint
Le suivit et durant qu’il attachait l’amarre,
Sur son cou long et pur et dans ses cheveux fins
Elle ajusta ses bijoux bleus et sa tiare.
Les bouges clignotaient le long des quais déserts.
La lune sur le golfe endormait la nuit rose.
Ils dégageaient l’odeur des fleurs et de la mer.
Lui portait un miroir d’argent, elle une rose.
Quand sur le seuil fumeux ils se tinrent debout,
On cessa de cogner les tables et les verres.
Il fit de la beauté d’un mouvement de cou,
Elle versa l’amour en baissant les paupières.
«Qui donc es-tu, forme d’Éros au buste étroit?
Dans quel temple es-tu née, Aphrodite d’Asie?
Nul n’avait jamais vu tes seins sombres et droits...
Et l’âme devant toi, jeune homme, s’extasie...
«Jusqu’ici les vaisseaux venus de l’Orient
Ne rapportaient ici que des Arabes hâves,
Des juives en haillons avec des yeux brillants,
Les rebuts des harems et des marchés d’esclaves...