«Quels sont ces talismans autour de vos poignets,
Ces étranges bijoux et ces pierres coniques?
Pourquoi ces ongles peints et ces longs doigts soignés?
De quel tissu tressé sont faites vos tuniques?»

Un marin attirait la jeune fille à lui
Et ses doigts noirs de vin lui maculaient l’épaule.
Vers la bouche du Grec ainsi que vers un fruit
Se penchaient goulûment Carmen et la Créole.

L’accordéon boiteux se remit à bercer
Le rougeâtre minuit de sa musique fausse,
Les ivrognes recommencèrent à crier
Et l’alcool ralluma le bleu des yeux féroces.

Un obscène danseur au visage épilé
Qui pour rire agitait une grande mâchoire
Et qui tournait parmi les buveurs attablés
Saisit d’un bras velu le jeune homme d’ivoire.

La femme aux seins géants, jalouse, se dressa
Et la maigre en hurlant lui lança la bouteille,
Un couteau luit. Un air de bagarre passa
Sur les cols bleus et blancs et les trognes vermeilles.

Le Grec dans une odeur de rut et de sueur
Se sentit pris par sa chevelure frisée.
Et les hommes changés en bêtes en fureur,
Par terre écartelaient la vierge à peau bronzée.

On se les partagea comme un butin charnel,
Comme un trésor qu’on pille après une bataille.
Le bouge où se mêlaient marins et criminels
Vit une sexuelle et splendide ripaille.

Puis, comme la laideur et le mal sont puissants,
Les deux êtres parfaits sourirent dans l’orgie,
Le plaisir et le vin remuèrent leurs sens,
De la nuit animale ils surent la magie.

Lui rendait à présent l’étreinte et le baiser.
Elle s’offrait pâmée, impudique aux lumières...
Ils tendaient le désir de leurs bras épuisés.
Leur visage bouffit, leurs traits se déformèrent.

Quand l’aurore parut sur les pavés glissants
Vidant dans un hoquet le port et sa racaille.
L’Aphrodite à peau mate et l’Éros vomissant
Titubaient dans la boue et cognaient les murailles.