C’est depuis lors qu’on voit dans la tourbe des quais
Au milieu des calfats et des marchands d’oranges
Errer à demi nus, provocants, efflanqués,
Exsangues et lascifs les voyageurs étranges.
Ils rient stupidement, mais parfois le soleil
Dans le miroir cassé qu’ils regardent encore
Dessine indulgemment un beau pays vermeil
Et le fantôme d’or d’un temple callichore.
LA TREIZIÈME ANNÉE
Un soir, j’ai rencontré la treizième année
Avec ses yeux trop peints de fillette damnée
Et sa robe trop courte et ses bas bien tendus...
L’ange bas et flétri des plaisirs défendus
Aguichait à présent les passants sur la place
Où jadis, dans le temps de sa précoce grâce,
Elle essayait sur moi ses lèvres et ses mains,
Le long du mur, au pied du bec de gaz éteint.
—Viens-tu? dit-elle en se cambrant et sur son torse
De fausse enfant tombaient ses seins lourds dans leur force.
—Nous avons trop vieilli. Tes mains ont des bijoux
Et mes cheveux sont gris...—Tu me plais malgré tout.
—La police pourrait passer. Petite fille
De quarante ans, je vois quelqu’un à cette grille
Qui regarde.—Il s’éloigne et l’endroit est désert.
—Je ne reconnais plus le mur. Il fait trop clair.
C’est l’ombre qui jadis te faisait jeune et belle...
—Le vent souffla le bec de gaz...—Tu vois, dit-elle...
LA COMPLAINTE DE L’HOPITAL
Le vieil hôpital est en briques rouges,
Palais de la mort avec quatre tours
Il a sur la porte un fanal qui bouge,
Le fleuve le baigne et serpente autour.
Auprès sont les bas quartiers et les bouges.
Le peuple, le soir, cherche ses amours
Près de l’hôpital fait de briques rouges.
Le vieil hôpital est rempli d’humains
Marqués par le mal et par la misère.
Dans les lits étroits ils tordent leurs reins.
Là sont les perdus et les solitaires,
L’homme sans amis et l’homme sans mère.
Grimaçants, gelés et levant les mains,
Le vieil hôpital est rempli d’humains.
On entend le vent à travers les salles,
Il fait des récits dans les corridors
Et chaque visage est un peu plus pâle,
Quand il dit par où, pieds devant, l’on sort,
Qu’avec sa bougie et son linceul sale,
La petite chambre où l’on met le mort
Est à droite, au fond, dans le corridor.
Que les yeux sont grands dans les faces blêmes!
Dans les maigres corps que de cœurs fervents!
Combien ont offert aux êtres qu’ils aiment
L’élan éperdu de moignons en sang!
Que de cris d’appel vers des Christ absents!
Quelle écume d’âme et que de blasphèmes!
Que les yeux sont beaux dans les faces blêmes!
O vieil hôpital dont les murs encerclent
Le mélancolique et l’affreux troupeau,
Marmite enfermant avec ton couvercle
Les membres, les os, les nerfs et les peaux,
Gîte de douleur, enfer aux cent cercles
Dont les torturés n’ont pas de repos,
O vieil hôpital, voici le troupeau,
Voici l’éclopé qui penche et se traîne,
Voici le manchot, voici le boiteux,
Ceux qui n’auront plus jamais avec eux
Le bonheur d’avoir une forme humaine,
L’homme sans mâchoire et l’homme sans yeux,
La jambe fendue et le cœur boiteux,
Corps mangé de plaie et pauvre âme en peine...