Fais-leur bon accueil, ô vieil hôpital!
Incline tes tours, ouvre-leur ton porche!
Pour leur tenir chaud, éclairer leur mal,
Allume ta brique ainsi qu’une torche!
Ouvre comme un ciel ton dôme ogival!
Pour ceux qu’on déchire et ceux qu’on écorche,
Un peu de pitié, ô vieil hôpital!

LE VOILE FROISSÉ

Voilà ce que je vis au fond du quartier vieux...
La jeune fille en deuil s’avançait au milieu
Des sordides bazars et des marchands d’oranges.
Le soir resplendissait dans les loques étranges,
Les haillons bigarrés aux fenêtres pendus.
Sa robe frémissait comme un songe perdu
Parmi le peuple affreux grouillant dans la ruelle.
Elle m’apparaissait tendre, rêveuse et frêle
Et je souffrais sentant combien les bruits, l’odeur,
Les visages devaient déchirer sa pudeur.
Je vis un torse épais, une chemise rouge...
Des voix d’homme sortaient du demi-jour d’un bouge
Et deux yeux d’assassin guettaient dans un couloir...
Et là, vint s’engouffrer soudain le voile noir
Le visage pudique et pur sous la voilette.
La nuit appesantit ses ombres violettes
Sur les fruits, les ruisseaux, les bars du quartier vieux.
Je voyais une lampe à des volets lépreux...
Plus tard on l’éteignit... Un pas léger dans l’ombre...
Le sang du bec de gaz... Pâle en sa robe sombre,
Elle passe et je vois que le voile est froissé,
Je comprends que des mains dans sa jupe ont passé,
On a mordu son cou, sa bouche a des empreintes,
Je sens qu’elle a tremblé sous une forte étreinte...
Elle va, les yeux clos, pudiquement, sans voir
Et deux yeux d’assassin la suivent du couloir...

LE CAFÉ-CONCERT MAUDIT

C’est au fond du faubourg, après les cheminées...
Le chemin de charbon mène au café-concert...
Les maisons sont autour lépreuses, lézardées
Et les enfants qu’on voit sont rongés d’un mal vert.

Et là, pour le plaisir de l’alcool et des femmes
Viennent les matelots halés par les saisons,
Les chauffeurs qui se sont roussis auprès des flammes
Dans les soutes, les déchargeurs de cargaisons.

Et là, viennent les trafiquants de chair humaine,
Le troupeau paria des quais et des chalands,
L’arabe d’un gris sale et le nègre d’ébène,
Déchets d’orientaux pourris par l’occident.

Sur la porte flamboie une lanterne rouge.
Le ruisseau semble autour charrier des typhus.
C’est un bouge d’enfer maudit entre les bouges,
C’est le café-concert dont on ne revient plus.

Car la mauresque juive a des seins magnifiques
Qui pendent pesamment sur son corps glorieux,
Et sa danse du ventre est grotesque et lubrique
Et la faim de sa chair vous coule par les yeux.

Car le clown en gants blancs, en chapeau haut de forme
Grimace en imitant le hibou et le chat,
Si drôlement qu’on est saisi d’un rire énorme
Dont on roule par terre au milieu des crachats.