Dans les verres le vin rougeoie et le punch flambe.
L’air est opaque et sent le tabac et la chair
Et les filles montrent leurs gorges et leurs jambes
Dans des tangos coupés de coups de revolver.
Et le plaisir est tel de danser, d’être ivrogne,
De toucher des corps mous en beuglant des refrains,
De sentir la sueur des torses et des trognes,
Qu’on ne ressort jamais de cet enfer divin.
Pendant l’éternité durera cette fête.
On voit, en regardant de près, sous les gants blancs
Du clown, bouger les os de sa main de squelette,
Il a l’orbite vide et le crâne branlant.
Ces accroche-cœur bruns sont collés sur des tempes
Dont la peau est séchée et tombe par endroits.
Et la juive qui danse aux clartés de la lampe
Tourne son ventre ainsi qu’un astre mort et froid.
L’opulente Carmen a des tibias maigres
Pour supporter un corps qui va se dissolvant,
Et la rouquine étreint un long spectre de nègre
Et dans leur rire on voit se déchausser leurs dents.
Le matin charbonneux sur des quais de halage
Apparaît à travers des formes de vaisseaux...
Et les hommes dans le quartier des débardages,
Avec le dos courbé cheminent en troupeau...
Le bouge au loin frémit et danse dans la pluie...
Et titubant, un matelot, sous le fanal,
Regarde au ciel passer la brume avec la suie...
—O soleils qui montaient sur l’océan austral!...
LA TRESSE COUPÉE
Sur le seuil d’or du magasin d’antiquités
L’enfant se fait coiffer par l’ancienne beauté.
La marchande aux yeux peints admire, palpe et flatte
L’éblouissante peau, les lèvres écarlates
Et la tresse qui tomberait jusqu’aux talons
Si ses doigts secs ne la tordaient sur le cou blond.
Quelquefois le miroir ornant la devanture
Lui montre son visage avec des bouffissures,
Ses lèvres retombant, son teint parcheminé...
Le parfum de la mort sort des meubles fanés.
L’enfant que le soleil de la rue illumine
Suit des oiseaux en cage aux boutiques voisines...
Mais soudain au moment de nouer les cheveux,
La femme, la poussant parmi les objets vieux
Du magasin, les oripeaux, les ors des frusques,
Tranche avec ses ciseaux la natte d’un coup brusque,
La suspend à son cou comme un souple serpent
Et danse, geai flétri, sous ces plumes de paon
Pendant que les ciseaux font un bruit métallique
Et que de tous côtés, sur le seuil des boutiques,
Des commères tapent leur ventre en s’esclaffant
De voir le beau visage abîmé de l’enfant.