La foire flamboyait sur le boulevard ivre
Au chant criard de milliers de mirlitons.
Je m’avançais parmi les baraques, les cuivres,
Dans le rayonnement des cibles de cartons.

Et je passai près des mangeurs de sucre d’orge.
Un torrent de guimauve entre leurs bras coulait,
Les sucres colorés ruisselaient sur les gorges,
Ils étaient gras avec des yeux couleur de lait.

Ils aspiraient avec des lèvres sirupeuses
Comme avec une pompe et sans avidité.
La tristesse sans fin de l’innocence heureuse
Planait sur ces corps mous et ces cœurs hébétés.

Et je vis le jeu de massacre. Les poupées
Étaient humaines et vivaient en grimaçant
Par les balles de son elles étaient frappées,
On les voyait danser, souffrir, cracher le sang.

Et je vis les lutteurs faisant saillir leurs formes
Et qui se pavanaient sous de roses maillots
Et des femmes auprès de ces amants énormes
Se disputaient avec d’hystériques sanglots.

Une clownesse ayant trop de carmin aux joues
Tourbillonnait avec un bouquet de papier.
Et soudain imitait un paon faisant la roue
Avec sa robe d’or aux volants déployés.

Et je vis le dompteur dans la ménagerie:
Il avait délivré le tigre et le lion,
Mais tous semblaient ce soir atteints de léthargie
Et dormaient près de lui, fraternels compagnons.

Les perroquets prenaient de bizarres postures
Pour lisser leur col vert et leur corps bleuissant
Et le singe malade, avec des couvertures
Près du boa, s’emmaillotait en gémissant.

Et les chevaux de bois roulaient en cavalcades
Fantastiques au ciel du plafond plein de trous.
L’on voyait alterner comme dans les ballades
L’amazone fantôme et le cavalier fou.

Vers la belle Fatma dont la robe défaite
S’entr’ouvrait sur des seins fabuleux, accouraient
Le prince Mignapouf et le veau à trois têtes
Et pour la posséder ils s’entre-déchiraient.