Les juifs des bas quartiers, les hommes de la troupe,
Les arabes, les assassins aux yeux bridés.
Les jeunes marsouins qui sautent des chaloupes
Sur les quais bleus, tous sont venus la posséder.

Un seul est à jamais exclu du lit célèbre,
Un marin aux yeux bleus de la race du Nord,
Qui brûle de désir jusque dans ses vertèbres
Pour la chair mate avec des reflets noir et or.

Pour lui, toutes les nuits, la misérable porte
Est fermée. Et collé sur le bois il entend
La femme qui se pâme exprès, de telle sorte
Que ses hoquets d’amour lui déchirent les sens.

Il guette la ruelle et voit ses camarades,
Assouvis, vacillant sur le seuil. Il les suit
Vers la brume du port où rêvent les escadres,
Retrouvant sur leurs pas les relents de leur nuit.

Viens ce soir, dit-elle une fois. Et des ivrognes
Le croisent. Son lit creux garde encor leur chaleur...
Ah! qu’importe! Elle rit dévêtue. Il l’empoigne,
Il tient la femme, il en respire la sueur.

Mais sans raison, elle résiste, opiniâtre.
Ils luttent. C’est pour elle un sauvage plaisir
De ne pas se donner mi-nue et de se battre.
Lui, près du beau corps brun sent monter son désir.

Ils s’acharnent parmi les bouteilles brisées
Où l’ardeur s’exaspère avec férocité.
Parfois comme une enfant elle gémit, blessée.
Elle cogne parfois sur le mâle excité.

Ils roulent dans le vin, se tordent sur les briques,
La mêlée à tous deux donne un besoin d’amour.
Elle claque des dents, rit d’un rire hystérique,
Ses jambes se serrant se refusent toujours.

Elle est lasse, étendue, et pourtant invincible.
Elle le brave encor. Le jour luit aux carreaux...
Qu’elle est belle, allongée... Il se dresse, terrible...
Dans le ventre imprenable il plante son couteau.

Un clairon matinal sonne dans les casernes.
Le sang sort du corps brun avec un bruit égal.
Ah! les pays perdus où les matins sont ternes!
Comme la mer du sud bleuit! Comme il a mal!...