Ce soir, la bien-aimée avait mis l’affreux masque
Japonais et mimait une danse fantasque,
Me montrant en riant, comme un épouvantail,
Le désespoir en laque feu du Samouraï.
Elle faisait voler son peignoir sur sa tête,
Dévoilait les beautés et les lignes secrètes
De ses genoux étroits, de son buste nerveux
Que surmontait bizarrement le masque affreux.
Mais quand elle voulut l’ôter, la laque en flamme
Ne faisait qu’un avec son visage de femme.
Ses ongles vainement labouraient cette horreur
Collée à elle, pour toujours sur la splendeur
Du bel ovale pur, vivait comme une plaie
La grimace du mal et de la laideur vraie.
Beauté! malheur à qui t’oublie un seul instant!
La bien-aimée hurlait d’effroi, se débattant,
Et sa voix devenait éloignée et démente
Sous les longs poils de soie et la laque éclatante.

LE TEMPLE BRÛLÉ

La flamme a ravagé les tombeaux, les symboles,
Mangé les portes d’or, détruit le péribole.
Sur les murs calcinés du temple, j’ai voulu
Retrouver le dessin, la beauté qui n’est plus,
A grands coups de pinceau restaurer les vestiges
Des rêves, recréer l’image et ses prestiges...
Comme un bon ouvrier, dès l’aurore au travail,
J’ai dressé mon échelle et refait le portail,
J’ai repeint la cella, repeint le péristyle,
Cherchant chaque contour et sa ligne fragile,
Redonnant de la vie aux visages des Dieux.
Et quand, longtemps après, avec un cœur pieux,
J’eus remis tous les bleus, tous les ors sur les fresques,
Je vis autour de moi mille formes burlesques,
La pitié s’accouplant partout avec le mal,
Les luxures tournant en un étrange bal,
Des animaux mêlés aux belles créatures...
J’avais à mon insu contrefait les peintures!
J’ai repris la palette et trempé le pinceau.
Mais j’erre vainement sous l’ombre des arceaux,
J’ai perdu la beauté que tu brûlas, ô flamme!
Sur les murs calcinés du temple de mon âme...

LA BONTÉ

Je ne crois pas qu’un dieu, dans de justes balances,
Pèse mon poids de bien et ma valeur de mal.
Nul jugement dernier ne rompra le silence.
La terre donnera de son grand rythme égal
Sans souci de pardon comme de récompense
Sa richesse féconde et son pouvoir vital,
Je suis un homme seul avec l’homme en présence.

Or je vois le vieux champ terrestre ensemencé
De sang humain; des laboureurs de trépassés
Retournent les sillons pour un blé mortuaire.
L’ivresse des clairons dans l’aurore a passé
Et la fleur des drapeaux rougeoie à la lumière...
Et pourtant dans mon cœur je ne puis renoncer
A la loi de bonté que m’enseigna mon père.

C’était jusqu’à ce jour ma seule vérité,
Le bâton de ma vie et l’appui de mon âme.
Je savais dans le mal et dans l’adversité
Qu’il était quelque part un refuge écarté
Sur la bonne colline, où brûlait cette flamme.
J’y trouvais plus d’amour, même plus de beauté
Qu’en l’amour du soleil et l’amour de la femme,

Comment renoncerais-je à ma part d’héritage?
Je l’ai reçu si pur d’une si pure main!
Celui dont je le tiens le tenait en partage
D’un vieil homme blanchi, semblable de visage,
Et ce don est venu des temps les plus lointains.
Je garde ce dépôt du mal et de l’outrage.
Je veux transmettre aussi mon héritage humain.

Qui donc le recevra de la plus jeune race
De ces hommes marqués par une croix de sang?
Les cœurs sont plus mauvais, la lumière est plus basse.
C’est un soleil de mort qui dans le ciel descend...
Sur la vallée où sont les êtres gémissants
Qui poussera le cri du monde renaissant?
Quel héros juvénile osera crier grâce?

Par la nativité de la vigne et du pain,
Par le commencement des rites géorgiques,
Par le pollen, par le bourgeon, par le levain.
Par l’art premier, profond comme un chant liturgique,
Par le geste d’accueil que faisait l’hôte antique,
Par le creux de son lit et l’offre de son vin,
Je n’abjurerai pas la croyance organique.