Nous n’avions ni bâton, ni coiffe, ni bouteille...
Par les trous de la robe on voyait notre corps.
Nous courûmes longtemps sur des routes vermeilles
Et pour nous voir passer se soulevaient les morts...
Nous ne comprenions pas pourquoi la maison blanche,
Le dortoir peint de chaux, les longs couloirs dallés,
Et la chapelle avec les cloches du dimanche
Et le cloître et la cour, tout s’était écroulé.
Des hommes qu’on croisait nous disaient: Fuyez vite!
Dans un canal tomba la plus grande de nous.
Nous avions faim, nos pieds saignaient, la plus petite
Se coucha pour mourir sur un tas de cailloux.
Un air de flamme avait brûlé les fruits des haies.
Nous ne pouvions dormir, la nuit, sur les talus.
Le mal était si grand que les cœurs se fermaient...
Le mal était si grand que Christ n’entendait plus...
Et bien plus tard, sous une lanterne, une dame,
Comme nous traversions un faubourg, eut pitié.
Elle nous dit: entrez... Nous avons dit: madame...
Il y avait tant de lits que nous avons pleuré.
Elle nous a donné des robes colorées,
Un salon merveilleux avec un piano,
Elle a lavé nos mains tendres et déchirées
Elle nous a donné du vin et des anneaux...
Elle a peigné nos chevelures défleuries,
Fait plus souples nos corps et nos yeux plus hardis.
Et nous avons pensé: C’est la Vierge Marie
Qui nous ouvre, ce soir, un coin du paradis.
Et c’est depuis ce temps qu’à des soldats, nos frères,
Nous nous donnons avec des rires et des chants.
Le parfum du tabac est moins lourd que l’encens
Et le baiser de l’homme est le plus grand mystère.
Jésus nous a conduit dans ce lieu: Hosannah!
Avec le même cœur nous vivons pour sa gloire.
C’est un autre dortoir, un autre réfectoire:
Nous avons simplement changé d’orphelinat...