Je descendrai le fleuve au son des instruments
Sans voir les caïmans et les hippopotames,
Les marais vénéneux où rôdent les flamants,
Sur ce bateau de fleurs qu’est l’amitié des femmes.

Je ne m’entretiendrai que de subtilités,
Aspirant les fraîcheurs sous le mât qui s’allonge
Et, nourri de sorbets et de vapeurs de thé,
Les bambous bruissant me donneront des songes.

La lanterne du pont sera de papier peint
Et ne reflétera qu’une clarté trop vague,
Pour qu’on voit la tribu se partager le pain
Et la pirogue et son rameur aux mains sans bagues.

Le lit sera suave et les manceniliers
Rouleront leurs parfums sous la tente de soie.
Je poserai mon front sur des seins familiers,
Me plongerai parmi des cheveux qui châtoient.

Et quand j’arriverai dans l’éternelle mer,
J’aurai pour affronter le sel et la bruine,
Sous la lune trop vive et le vent trop amer,
L’éventail, le sachet, la rose et les pralines...

LE PLAISIR

O danseur, aux doigts longs, aux yeux peints, aux bas roses,
Dont les reins sont creusés, le torse languissant,
Avec le tambourin, le citron et la rose,
T’en vas-tu chez la vierge ou chez l’adolescent?

Je te suis à travers les lumières tremblantes
De la rue et tu mets sur un portail fermé
Le contour imprécis d’une femme charmante
Qui tend en souriant son manchon parfumé.

Je monte un escalier sur tes pas. Tu t’arrêtes,
Oh! l’intime chaleur de cet appartement!
Le coussin à trois fleurs, la lampe violette,
L’éventail cramoisi, la femme au diamant!

Mais toujours, compagnon léger, tu te dérobes.
Près du souper servi, s’accoude un beau bras d’or.
Avant que le vin coule ou que s’ouvre la robe,
Je t’entends fuir parmi le froid du corridor.