Danseur enfant, danseur fardé aux mains perverses,
La chambre ici sent le tabac et le charbon...
Dans tous les bras tendus vers toi, tu te renverses,
Tous les cœurs te sont chauds, tous les seins te sont bons.
Tu cours les carnavals tenant au bras les masques,
Étreignant leurs brocarts, leurs armes, leurs sequins
Et le prisme tournant de ton plaisir fantasque
A plus de feux que l’arc-en-ciel des arlequins.
Sur le seuil des villas parfois tu te reposes,
Les grands magnolias t’abritent un instant,
Avant qu’on t’ait porté le sorbet et la rose
Tu repars, ô subtil, délicat, inconstant!...
Tu voles un baiser sous un pilier d’église,
Tu mens avec amour au confessionnal...
Vers quel jardin fermé, quelle terre promise
Cours-tu pour boire aux fruits le lait verdi du mal?
Qu’espères-tu du soir, danseur aux jambes fines,
De la chaleur des lits que tu ne connais pas,
Du damas sous les fleurs ruisselant d’étamines,
Vers quels miracles d’yeux vas-tu rêver là-bas?
Ah! Comme j’ai souffert d’avoir voulu te suivre,
D’avoir pris pour ami, pour compagnon du soir
Un danseur équivoque, un adolescent ivre
Dont les yeux d’un bleu pur parfois deviennent noirs.
Pour toi, pour la beauté que ta forme révèle
Je n’ai pas voulu voir ceux qui tendaient les bras,
J’ai négligé les bons, oublié les fidèles,
Tu m’as fait plus ingrat encor que les ingrats.
J’ai bu le vin qui fait que l’âme devient folle,
J’ai joué mon bonheur sur un seul coup de dés,
Pour tourner un instant avec ta farandole
Pour respirer l’odeur de ton mouchoir brodé.
Pour toi j’ai tout laissé, l’étude, la tendresse;
J’ai cherché mes amis dans un monde vénal;
Je me suis dépouillé de toute ma richesse;
J’ai déchu volontiers, même j’ai fait du mal.
J’ai vieilli, j’ai cassé mes dents en voulant mordre;
Mes yeux se sont brûlés en pleurant de dégoût;
Mes traits se sont creusés des tares du désordre;
Sur la croix du désir on m’a percé de clous.