Mais tu m’as fui. Jamais ma soif n’a pu s’éteindre
Et mes sens ont toujours brûlé, te désirant;
Je n’ai jamais saisi quand je voulais t’étreindre
Que le reflet du vide et l’ombre du néant.

Et pourtant, quel que soit le mensonge et la chute,
Plaisir, quelle que soit la tristesse du joug,
Je n’abdiquerai pas la gloire de la lutte,
J’irai derrière toi, même sur les genoux.

J’userai ma puissance et mes dernières fièvres
Sous les derniers reflets qui tombent du flambeau
Pour atteindre le fard vénéneux de tes lèvres,
O subtil, ô pervers, par qui le monde est beau!

LE PAUVRE PÊCHEUR

Près du quai désert, près du pont qui s’arque,
Près de l’hôpital, près de l’entrepôt.
Moi, pauvre pêcheur assis dans ma barque,
Avec mon filet, avec mon falot.
J’ai vu des reflets qui sortaient de l’eau
Et sur les galets qui faisaient des marques,
De rouges reflets qui tachaient ma barque.

Le fleuve fécond, le fleuve puissant,
Avec son limon engraissant la terre,
Passant éternel, ami millénaire
Qui protège l’homme en le nourrissant,
Le bon fleuve bleu qui baigne les pierres
De son frôlement régulier, puissant.
Le fleuve au grand cœur charriait du sang.

J’ai pris le falot, j’ai lâché la rame,
Je me suis penché sur le flot sanglant,
Des caillots épais coulaient dans les lames
Et l’air peu à peu devenait brûlant.
L’écume rougeâtre ainsi qu’une flamme,
Me chauffait la face en m’éclaboussant,
La barque roulait sur le flot sanglant...

Et j’ai vu passer de terribles formes...
Des membres coupés heurtèrent mon bord,
Je vis de longs bras, des visages morts
Et, gonflés par l’eau, des ventres énormes.
Et de glauques yeux aux lobes informes
Me fixaient, chargés d’un affreux remords...
Le fleuve sanglant charriait des morts.

Et je vis aussi des formes étreintes
Avec cet amour que la mort raidit.
Je vis passer ceux qui portaient l’empreinte
De l’espoir déçu, du mal, de la crainte.
Je vis les vaincus, je vis les maudits,
J’entendis monter une grande plainte
Et par la pitié mon cœur se fendit.

Le fleuve croissait, atteignait la ville
Et le flot de sang grossissait toujours.
Il battait les murs, il battait les tours,
Du vieux pont arqué dépassait les piles,
Enlaçait l’église et le carrefour
Et le quartier haut n’était plus qu’une île.
Parmi les noyés je voguais toujours...