Sur la terre au loin qu’ont donc fait les hommes?
Ai-je atteint ce soir le rouge royaume?
Je sens se dresser les poils de ma chair.
Des crânes sans yeux entonnent des psaumes.
J’entends m’appeler l’ange Lucifer...
Moi, pauvre pêcheur allant vers la mer,
Puis-je racheter ce qu’ont fait les hommes?...
Sur un Golgotha mille fois plus haut,
Une croix de soufre et des clous de flamme!...
Apportez la lance avec le marteau!
Que je sois cloué mille fois s’il faut!
Je veux racheter, moi, l’homme à la rame,
Les corps malheureux et les pauvres âmes
Sur un Golgotha mille fois plus haut.
Je travaillerai durant mille siècles,
Les humbles paieront la dette de sang,
Je ferai sortir les blés et les seigles
Du sol envahi par les ossements,
Je travaillerai si terriblement
Que, plus haut encor que le vol des aigles,
Jailliront les tours de mes monuments.
O grand fleuve bleu qui viens des montagnes,
Tu recouleras aussi pur qu’avant,
Ensemencé d’herbe, imprégné de vent.
Tu mettras ta force au cœur des campagnes
Et dans le bateau du pêcheur errant,
Et tu changeras les morts en vivants,
O grand fleuve bleu qui viens des montagnes...
LE CHATEAU DES MASQUES
Les sept rois noirs masqués vivaient dans le palais
Au milieu des danseurs, des nains, des bayadères,
Derrière des remparts sculptés, de bronze épais,
Et le soir ils dormaient dans sept chambres de pierre.
Chacun devait porter un masque devant eux...
Ceux des nains étaient bleus et ceux des femmes roses.
Certains étaient charmants, d’autres étaient affreux
Et certains imitaient la coquille ou la rose.
Les gardes laissaient voir des dents couleur de feu
Et des barbes de sang sous la boucle des casques.
Des figures de cire étaient presque sans yeux
Et des yeux verts gemmaient la pourpre d’autres masques.
Et le palais couleur de rubis ruisselait
Des trésors amassés par les guerres des hommes,
Mais les masques toujours devaient cacher leurs traits
Que ce soit dans les bals, les festins ou les sommes.
Car il ne fallait pas que le prince enfantin
Sous son corselet d’or et son masque de soie
Dans les blancs escaliers croise un visage humain,
Voie aux lampes safran la tristesse ou la joie.