En vain il épiait les joueurs d’instruments
Et les nègres avec leurs cimeterres courbes,
Ou sous les longs jets d’eau les femmes se baignant...
Les corps nus même au bain gardaient les masques fourbes.
Mais un soir une vierge en peignant ses cheveux,
Peut-être exprès fit choir le loup de sa figure
Et le prince un instant vit de loin de grands yeux,
L’ovale délicat d’une chose très pure.
Le châtiment eut lieu dans la plus grande cour.
La jeune fille fut par sept fois flagellée.
On scella sur son crâne un masque de plomb lourd
Avec deux trous sanglants, les prunelles crevées.
Depuis le petit prince entendit, certains soirs,
Courir des pas muets dans le palais splendide.
Il fut souvent suivi de couloir en couloir
Par cette tête en plomb avec ses deux trous vides.
Était-ce la laideur, était-ce le remords
Qui lui cachaient la vie, ou bien des choses pires?...
Ah! pouvoir une fois ôter les crochets d’or
Des fronts vermillonnés et des mentons de cire.
Mais une nuit, hanté par l’espoir et l’effroi,
Seul vivant éveillé parmi les ombres mortes,
Des chambres où dormaient ses parents, les sept rois,
Lui le prince malade alla tâter les portes.
Il entra, grelottant de peur, mais voulant voir.
Les sept rois reposaient entre les murs de pierre,
Ils avaient pour dormir gardé leur masque noir...
Les chandeliers jetaient de tremblantes lumières...
Il se pencha sur eux, écartant doucement
Le métal qui cachait la face de ses pères.
Il vit sous chaque masque, immobile et dormant
Une tête de mort sans lèvres ni paupières...
Alors, il s’en alla sur la pointe des pieds,
Il gravit l’escalier, atteignit la terrasse,
Leva ses petits bras ainsi que pour prier
Disant: «Est-ce mon sang, Seigneur, est-ce ma race?
«Je sais pourquoi mes os deviennent plus saillants,
Je sais pourquoi mes mains se durcissent aux paumes,
Mon front qui s’ossifie a des yeux moins brillants...
Que je voudrais avoir un vrai visage d’homme...»