Elle avait eu pour mère une chèvre aux poils blancs.
Elle rendait dément par un reflet de bague
Et tuait les enfants en les écartelant.
Ses reins étaient creusés et ses veux longs et vagues.
D’impudiques démons aux visages bronzés
L’aidaient à torturer le soir des jeunes filles.
Quand un adolescent buvait à son baiser,
Elle lui traversait le cerveau d’une aiguille.
Elle vint une fois dans mon appartement
Avec ses bijoux verts, en robe de soirée.
Elle avait sur l’épaule une goutte de sang
Et le sable du lac dans sa jupe dorée.
Elle ôta ses gants blancs d’un geste familier
Et tout en fredonnant une valse tzigane,
Elle défit sa robe et jeta ses souliers
Et je vis dans ses yeux l’ombre des caravanes.
Depuis elle sommeille et fume et me sourit,
Étendue à demi sur le tapis orange.
Elle prend le plaisir de l’amour par l’esprit,
Non par les sens, et sait des caresses étranges.
Chez moi, certaines nuits entrent ses compagnons.
Ils passent par les murs comme par des nuages.
Elle les fait asseoir, elle me dit leur nom:
«Voici Samaël blanc avec ses deux visages.
«Celui-ci c’est Enoch, l’ange à l’esprit borné,
Le stupide, au front dur, à la mâchoire d’âne,
Voici Mammon déformateur des nouveau-nés,
Voici l’incestueux père des courtisanes...
«Voici l’ange sans sexe au visage fardé
Avec des jambes d’homme et des hanches de femme,
Et voici le démon animal, possédé
Par la bête qui hurle, aboie, glapit et brame.
«Ce cornu, c’est Emin, l’orgueilleux, le paré,
Au ventre énorme, lourd de saphirs et d’opales,
Et ce fourchu, c’est Astaroth, le désiré
Pour ses membres velus et sa puissance mâle.
«Voici le paresseux, amant des lits profonds,
Celui qui se souvient des sabbats priapiques,
Des crapauds baptisés en des rites bouffons
Et du grand bouc royal dans les nuits impudiques.