La plus jeune était la seule qui aimait la broderie. Elle brodait sur de la laine avec des fils d’or un visage du Bouddha. Mais jamais elle n’arrivait à l’achever.

Quand nous sortions ensemble d’Arcate elles couraient de-ci de-là et elles coupaient de grands bouquets de fleurs sauvages dont la sève faisait des taches sur leur voile. Mais la plus jeune disait qu’elle n’aimait que les fleurs qui croissent dans le ciel et sont invisibles.

Que font-elles à cette heure toutes les trois ? Se sourient-elles dans le même miroir ? Reposent-elles sous les moustiquaires ? Y en a-t-il une qui dit mon nom ? O mon Dieu, que mes bien-aimées goûtent la quiétude de l’âme et puisse Padmani ne jamais achever sa broderie.

UN PEU DE NOIR DE FUMÉE

Un peu de noir de fumée a sali tout à coup la feuille blanche sur laquelle j’écrivais le poème pour toi. J’avais peint tout autour une enluminure mogole comme celle d’Abdoul Samad et des maîtres de Samarcand. La lampe a filé. La feuille est salie.

Le poème retraçait la soirée, la merveilleuse soirée où pour la première fois tu m’as dit que tu m’aimais. Les étoiles étaient hautes et silencieuses et la forêt penchée sur toi semblait écouter tes paroles. Jamais je n’ai oublié ces heures et je te les rappelais dans le poème.

Comme tu étais belle et comme le paysage qui nous environnait était émouvant et profond. Mais il me souvient que tout à coup tu laissas tomber par étourderie le nom d’un homme que tu avais aimé avant moi. C’est dans l’ordre des choses. Sur le plus beau poème d’amour il tombe toujours un peu de noir de fumée.

LE RAJAH DE GUNNAUR ET L’ESCLAVE BOUNDI

I

Le rajah de Gunnaur n’avait jamais versé de larmes quand il fut atteint d’une étrange démence. Il se croyait la nuit appelé par les bêtes dans les ombres de la forêt qui se dressait, haute, menaçante, inexorable, après la terrasse, après le jardin, après la rivière, en face du millénaire palais de Gunnaur.