Il aurait aimé lire les manuscrits, toucher les instruments de musique. Il ne pouvait pas. Au loin les hyènes riaient, les serpents faisaient un bruit doux en glissant, les singes jacassaient dans les branches, les tigres miaulaient câlinement, toutes les bêtes disaient son nom.

Alors il s’avançait sur la terrasse et il voyait le peuple animal qui l’attendait. Des éléphants levaient leur trompe, des hérons claquaient du bec, des oiseaux empanachés comme des guerriers battaient des ailes, des crocodiles sortaient de la vase, des insectes crépitaient dans l’herbe.

Et mille prunelles luisantes étaient fixées sur lui. Les bêtes voulaient le faire rétrograder dans l’échelle des êtres, l’arracher de son rang d’homme. Alors il avait peur, il tremblait. Il songeait à la course de son âme immortelle. Il ne pleurait pas pourtant.

II

Et il advint qu’une esclave Boundi qui secrètement l’aimait se glissa, la nuit, dans le jardin, au pied de la terrasse où il se tenait et joua du luth à l’ombre des citronniers.

Et cette nuit-là, le rajah de Gunnaur ne vit pas les bêtes tentatrices, il n’entendit pas les voix inférieures du retour en arrière. Et les dévas flottèrent autour de lui en l’effleurant de leurs pensées délicates.

Mais quand au matin on lui apprit qu’une fille sans caste avait souillé de sa présence l’ombre des citronniers sous la lune, il donna l’ordre qu’on la bâtonnât et qu’on la chassât de la ville. Oh ! comme les âmes sont obscures et comme leur chemin est long !

III

Les bêtes l’appelaient si fort, à l’orée de la ténébreuse forêt, qu’à la fin, le rajah de Gunnaur traversa le jardin, traversa la rivière pour être une bête aussi.

Et il fut une bête dans la forêt. Il aboya avec les chiens sauvages, il rit avec les hyènes, il monta sur le dos des cerfs, il lampa l’eau quand il voulait boire. Il marcha à quatre pattes sur la terre.