LA SUIE DE LA VÉRITÉ
L’homme qui aime la vérité, sous sa chevelure plate et sa robe de lin gris, s’est avancé vers moi dans le vestibule de ma maison et derrière lui se tenait la jeune fille qui sourit toujours avec douceur. L’homme était rayonnant de vertu et la jeune fille d’innocence.
Et l’homme dit mille paroles sur tous les sujets, avec une voix basse et émue et dans ses discours revenait sans cesse la grande affection qu’il avait pour moi. Et même il prit ma main et il la serra tendrement. « Étendez-vous sur les coussins, ai-je dit. Vous boirez du vin de Chiraz. » Le visage de la jeune fille était comme une lune de lait frais.
Et l’homme qui aime la vérité et qui regarde obliquement, eut soudain un élan si amical qu’il faillit me prendre dans ses bras. « Il faut que vous le sachiez à la fin. Il s’agit de la femme que vous aimez. Elle n’est pas digne de cet amour. » Et il me dit toutes les choses auxquelles on pense quand on n’a pas bu le vin de Chiraz qui fait oublier. Le visage de la jeune fille était si pur que je craignais qu’il ne s’envolât comme un oiseau rond.
Et comme on apportait le vin de Chiraz, je me levai, j’allai chercher un peu de fiel et je le répandis au fond des coupes avant de les offrir. Et l’homme sincère dit après avoir bu : « Sans doute un scorpion était endormi au fond de l’outre quand on y a versé ce vin pour le transporter dans l’Inde, car le goût en est bien amer… » J’ai répondu : « Ne faut-il pas rendre à chacun ce qu’il vous donna. » Sur la virginale lune laiteuse l’amertume mettait une grimace.
Et lorsque je fus tout seul, je perçus une amertume plus amère entre mes dents. Les sandales des visiteurs avaient souillé les tapis en peau de chamois blanc, l’haleine de l’homme en s’échappant avait couvert le miroir d’une vapeur, la rose du vase s’était contractée, l’eau où elle baignait était trouble, les vraies étoiles aux fenêtres s’étaient éteintes au passage de la vertueuse lune innocente et sur la peinture des beaux souvenirs il y avait la suie de la vérité.
SUR CES TABLETTES DE SANTAL ROUGE
Sur ces tablettes de santal rouge, un poète de Gwalior, dont le nom est perdu, à écrit un poème que les siècles avec leur sable ont effacé.
C’était peut-être un roi puissant qui traça ces vers dans la houdah de soie de son éléphant, c’était peut-être un ascète assis parmi les roseaux d’un marécage.
Un grand cri d’amour où les maximes de la sagesse ?… Douleur, espoir ou renoncement, nous ne saurons pas… Que de choses à jamais oubliées !