Eva ne me cache pas que j’ai été très indiscret en allant frapper, la nuit, à la porte de son père. Son père fume l’opium et craint par-dessus tout que cela soit su de quelqu’un. Personne ne l’ignore parmi les serviteurs de la maison et même parmi leurs relations de Batavia, mais chacun fait semblant de l’ignorer et de croire à ses projets de canaux dont on lui demande des nouvelles et dont il fixe les tracés chimériques. Le mieux est donc pour moi, si j’ai du tact, de ne faire aucune allusion à ma visite nocturne.

Je me pique d’avoir du tact. Je ne parle de rien à M. Varoga. Il me serait du reste difficile de lui dire quoi que ce fût, car je ne le vois que pendant les repas et il disparaît toujours rapidement dès qu’ils sont terminés. Je remets à plus tard le soin de le détourner de l’habitude néfaste qui le rend si maigre et si jaune.

Mon père avait raison. Il faut toujours se conduire d’après les règles de la morale courante. Je suis récompensé de la manière dont j’ai agi par l’amour d’Eva, un amour qu’elle ne m’a pas dit, mais que je devine dans tous ses gestes.

LA ROBE DE LA PRINCESSE SEKARTAJI

Mon père avait peut-être tort, et il faut des règles nouvelles pour des êtres nouveaux. Peut-être y avait-il en moi une profonde et native perversité qui causa la série des malheurs que je vais dire. Peut-être ce qui arriva était-il écrit à l’avance et n’ai-je été que l’acteur d’une pièce déjà jouée dans l’esprit d’un Dieu ?

Le point de départ de tout fut le costume de la princesse Sekartaji. Quelle est cette princesse, quand a-t-elle vécu ? Il n’importe. Je crois même que ce ne fut qu’une favorite et que si le roi Ami Louhour la fit assassiner, il avait de bonnes raisons pour cela. Mais cette Sekartaji avait porté, sans doute dans quelque fête ou quelque cérémonie des temps anciens, un costume dont des peintures, célèbres à Java, avaient immortalisé le souvenir.

— Je veux que vous me voyiez aujourd’hui dans le costume de la princesse Sekartaji ! me dit Eva après le déjeuner.

C’était le lendemain du jour où j’avais essayé de parler à M. Varoga de mon amour pour sa fille et de mon intention de la lui demander en mariage.

Pressé de regagner sa chambre, il m’avait répondu évasivement et en riant. Il m’avait tapé sur l’épaule et il m’avait dit :

— Je parie que c’est ce dont vous vouliez me parler l’autre nuit. Demain, il sera grand temps pour traiter ce sujet. Je termine en ce moment mon projet du grand canal.