Voilà la lamaserie, dit avec admiration Eva, en désignant quelques misérables bâtisses de pierre qu’on distinguait dans les arbres à un endroit où aboutissaient des avenues tellement encombrées de végétation qu’il aurait été impossible de les franchir à cheval.

Je faillis pousser un cri de surprise. Nous croisions un petit groupe de personnages silencieux. Ils étaient vêtus avec des robes de coton rouge sale et portaient sur la tête un bonnet de même couleur. Ils entouraient un homme habillé à l’européenne, mais très simplement, dont je crus reconnaître le visage. Je remarquai que cet homme avait un chapeau de paille de couleur claire, maculé de boue qui rappelait, par sa forme, celui que j’avais perdu.

Eva s’était inclinée respectueusement ; je vis qu’elle se retournait de mon côté et qu’elle pressait son cheval. Naturellement, je pressai le mien et ce ne fut qu’après que je me rappelai l’homme que nous venions de rencontrer parmi les lamas. C’était le personnage qui m’avait été si antipathique dans la fumerie de Singapour.

— Je regrette, dis-je à Eva, de n’avoir pu dire à cet Hindou, ou à ce Mongol vêtu en Européen, combien son visage m’est désagréable et combien je suis écœuré par sa manière de caresser les lézards.

Eva leva les yeux au ciel.

— C’est aussi un lama, mais un lama voyageur, répondit-elle avec une nuance de vénération dans la voix. Il y en a parmi eux qui se sacrifient, s’arrachent au bonheur de la méditation dans leurs solitudes pour aider les autres hommes, ceux qui en ont besoin, les barbares comme vous et moi.

Je n’attachais pas d’importance à ces paroles, car le ténébreux désir m’habitait, il me versait des trésors de ruse, il mettait sur mes traits une hypocrite sérénité.

— Ne faut-il pas faire reposer un peu les chevaux ? dis-je avec douceur, au lieu de m’exclamer sur la stupidité des lamas qui se condamnent inutilement à habiter des lieux désertiques pour y adorer des dieux imaginaires.

— Nous ne revenons pas par le même chemin, répondit Eva. Nous allons contourner cette masse de forêts que nous avons sur la droite et nous nous arrêterons un peu dans un bois d’ébéniers que je connais. Nous ne serons plus alors très éloignés de la maison.

Eva avait l’air de connaître parfaitement le pays et cela m’ôtait le souci de ne pas m’égarer dans ces forêts uniformes.