J’en avais une demi-douzaine que j’avais payés très cher. Comme ils étaient originaires de la Chine du Nord, je pensai que la musique chinoise était celle à laquelle ils devaient être le plus sensibles.
Je louai un joueur de raga avec l’ordre de jouer aux béos des airs affreusement faux, de gratter son instrument d’une façon discordante. Les oiseaux musiciens crièrent d’abord comme s’ils étaient traversés par des aiguilles. L’un d’eux perdit la raison et se noya volontairement dans le bol où il buvait. Les autres expirèrent par le déchirement de leurs nerfs et je regardai avec satisfaction la mort parcourir ces petits arcs-en-ciel de plumes.
Ma haine des bêtes me poussa à augmenter ma ménagerie d’une collection de monstres comme si je trouvais dans la déformation des espèces animales une satisfaction à cette haine.
Je me procurai un cheval nain d’Islande et un de ces ânes rarissimes, nain aussi, qu’on ne trouve que dans les îles Andaman où ils vivent à l’état sauvage.
Ils étaient tous les deux de la hauteur d’un chien de moyenne taille. Le cheval avait une queue démesurée, l’âne d’extraordinaires oreilles qui tombaient presque sur ses pieds. J’achetai, au poids de l’or, un renard de l’Australie orientale dont la queue forme un large parasol velu sous lequel il dort, abrité du soleil ; une chauve-souris vampire dont la tête ressemblait à celle d’un philosophe chinois et qui avait de longues moustaches tombantes et une tortue platysterne de la rivière Tachylga qui avait un crâne dur comme une pierre et une carapace molle sur laquelle étaient gravés très nettement des caractères thibétains.
Ali le Macassar fit un voyage dans les Célèbes et à l’île Komodo, lieu sauvage où vivent encore des représentants d’espèces disparues. Il eut le bonheur de capturer un zanglodon, sorte de poisson-lézard qui peut courir sur deux petites pattes de derrière presque aussi vite qu’un homme, un stégosaure, sorte de poisson porc-épic à bec crochu et un moas, autruche ridicule avec des yeux exorbités et pareils à des boules de lait.
J’aménageai dans de vastes aquariums toutes les espèces curieuses de l’univers sous-marin, des scorpènes blanches et cornues, des pelors filamenteux, des monocentres du Japon, des rémoras à ventouses, des simoksokas à marteau, des narwals à épée, des lamentins avec des mamelles féminines et des ébauches de bras humains.
Mais j’apportais dans ma passion de collectionneur une volonté de déformation. Je coupai une oreille de l’âne nain, une seule ; je rasai un côté des moustaches de la chauve-souris vampire, un seul côté ; je dénaturai les caractères Thibétains de la tortue platysterne ; je sciai des cornes, teignis des poils et inventai des appareils pour déformer les fils des monstres et les rendre plus monstrueux.
Je crois qu’à cette époque de ma vie, la douleur causée par la mort d’Eva et ma soif de vengeance troublèrent un peu mon esprit. Je fis mille imprudences. J’entrai dans les cages des animaux les plus féroces, avec ma cravache pour seule arme. Je luttai corps à corps avec un ours blanc. Je fis travailler une bande de douze hyènes qui sont les bêtes les plus foncièrement stupides et mauvaises de la création. Je séparai deux jaguars mâles en train de se battre et il n’y eut que la cage du tigre de Mérapi où je ne pénétrai pas, car je savais avec certitude que mon pouvoir de maître expirait là et que, dès que j’en aurais franchi la porte, je serais déchiqueté en quelques secondes.