Et pourtant, je devins Panikia. Un Panikia est, comme chacun le sait, le détenteur d’une formule magique dont l’action s’exerce sur l’esprit de l’éléphant et qui, lorsqu’on en fait résonner les syllabes, cloue sur place cet animal, même s’il est sauvage, et le rend docile et fidèle.

On est Panikia de père en fils, en vertu d’un secret qu’on se transmet sous la garantie du serment le plus sacré. Comme le nombre des Panikia dans la Malaisie ne doit pas diminuer, en vertu d’un mystère qu’il est vain de vouloir expliquer, le Panikia qui n’a pas d’enfants doit choisir un homme qu’il estime pour lui confier son merveilleux pouvoir.

Un vieux Malais de Timor se trouvant très malade, fit le voyage de Singapour pour me transmettre la formule magique contre un serment et quinze roupies qui devaient servir à ses funérailles.

Je n’ai jamais cru à ces billevesées que sont les superstitions. Je donnai toutefois les quinze roupies au Panikia de Timor et gravai dans ma mémoire les quatre paroles et leurs intonations. Il est dit que celui qui les révèle est enchaîné à la volonté du premier éléphant qu’il voit.

Aussi, je ne les reproduis pas, car on ne sait jamais ce qui peut advenir dans le domaine des choses cachées, mais je me gardai intérieurement d’une sotte crédulité.

A quelque temps de là, on me proposa d’acheter un éléphant appelé Jéhovah qui passait pour avoir une nature assez rebelle et qui était couleur de cendres, ce qui lui donnait une grande valeur. On me l’amena, et je prononçai machinalement devant lui la formule du Panikia. A ma grande surprise, il plia aussitôt les genoux devant moi en faisant entendre un barrissement amical.

Le cornac, qui devait être d’une nature jalouse, se hâta de me dire que ce ploiement de genoux était la seule chose qu’il avait pu apprendre à l’animal. J’attribuai cette révérence de Jéhovah au fait qu’il avait reconnu un maître en ma personne et je l’achetai.

Ce Jéhovah rebelle et cendré s’attacha à moi de façon singulière. Il faisait entendre des plaintes quand je le quittais et lorsque j’apparaissais au seuil du hangar qui était son habitation il se livrait à des manifestations de joie extraordinaire qui ressemblaient presque à des danses.

Je pris l’habitude de ne sortir dans Singapour que sur son dos et comme il obéissait à mes moindres mots et me comprenait à merveille, je ne me faisais pas accompagner d’un cornac.

L’amour que Jéhovah me portait, l’étonnante intelligence qu’il manifestait pour obéir à mes ordres devinrent vite célèbres et me flattèrent tout d’abord. Mais il arriva que lorsque je descendais, vers six heures, parmi les cavaliers et les calèches à parasol, la grande avenue de palmiers qui mène à l’hôtel du résident, j’entendais de ma houdah de soie rouge, le nom de Jéhovah mêlé au mien dans la bouche des gens du menu peuple.