Cette sorte d’égalité dans la célébrité me déplut et je pris l’habitude de piquer de l’aiguillon mon éléphant toutes les fois que son nom résonnait à mes oreilles à côté du mien.
Ce traitement ne l’irrita pas parce qu’il venait de son maître bien-aimé et il le supporta avec patience.
Un jour que je traversais le faubourg chinois pour atteindre, par la route qui longe la rivière, la hauteur de Bukit-Timah qui forme la partie encore inculte de Singapour, des enfants qui jouaient s’écartèrent en m’apercevant et s’écrièrent :
— Voilà Jéhovah ! l’éléphant couleur de cendres !
Moi, le maître, je ne comptais plus. Je n’étais plus rien. Je passais sur ma houdah rouge et l’on ne voyait qu’un éléphant cendré, l’on criait : Voilà un éléphant qui passe !
J’étais parti dans l’espoir de tirer quelques lynx et j’avais emporté ma carabine à balles. Dès que la route s’enfonça sous les bois, je poussai Jéhovah qui se mit à trotter en barrissant joyeusement et en faisant l’effort de tourner parfois la tête dans l’espoir de m’apercevoir avec son petit œil amical.
Je plaçai l’extrémité de ma carabine sous son oreille. Je savais exactement quel point je devais viser pour frapper l’animal à mort d’une manière instantanée. Je savais aussi que je risquais ma vie, car je pouvais être écrasé par la chute de l’énorme corps. Mais la vie comptait peu pour moi et j’avais du plaisir à la risquer.
Non, les enfants ne nommeraient plus à son passage le célèbre Jéhovah. La célébrité était faite pour les hommes, non pour les bêtes.
Je tirai. L’éléphant sut-il que c’était son maître qui le frappait ou pensa-t-il confusément que la mort lui venait par une fatalité incompréhensible ?
Il ne fut pas préoccupé par ce problème dans la dernière seconde dont il disposa et pour moi seul fut sa sollicitude. A peine le coup avait-il retenti que Jéhovah en s’affaissant projetait sa trompe en arrière, m’enlaçait et me déposait doucement sur le sol du côté opposé à la chute de son corps. Une seule seconde, dans laquelle il y avait l’infini du dévouement.