J’avais beaucoup fumé et j’éprouvais, sous l’influence de l’opium, une béatitude physique délicieuse, un optimisme parfait, en même temps qu’un désir d’immobilité. Toutes les choses me paraissaient harmonieuses autour de moi et il ne me manquait que la présence d’un de ces petits lézards si fréquents dans les maisons de Malaisie.

Je rassurai mon cousin de mon mieux. Nous étions entourés de gens excellents. Je connaissais le Chinois tenancier de la porte du Tigre. D’ailleurs personne à Singapour n’oserait attaquer un homme tel que moi. Puis j’étais décidé à ne faire aucun mouvement.

Je n’avais même pas tourné la tête. Un petit lézard venait d’apparaître dans le rayon de mon regard. Il était sur le rebord de la fenêtre et je le vis qui glissait obliquement le long du mur.

Mais mon cousin posa la pipe qu’il tenait à la main et je vis ses yeux anxieusement fixés par-dessus moi, dans les ténèbres de la fumerie.

— Tu as fait condamner, il y a quelque temps, m’as-tu dit, un voleur à la prison. Il doit faire partie, comme tous les voleurs, de l’association des Sam-Sings dont quelques membres doivent être les habitués de cette maison louche. Il est vraisemblable qu’ils méditent une vengeance contre toi et par conséquent contre moi qui t’accompagne.

Je fis un geste négatif. Je lui recommandai de ne pas bouger pour ne pas effrayer le lézard qui était maintenant tout près de lui et je recommençai à siffler.

Mais mon cousin qui, contrairement à ce que j’avais pensé un instant, n’était qu’un sot et un sot timoré, se dressa à demi en m’adjurant, toujours à voix basse, de me mettre en défense, car il venait de voir l’éclair d’une lame nue.

Son mouvement fit disparaître le lézard dans quelque fente du plancher.

— Il est vrai, dis-je, que les Malais excellent à lancer le kriss. Ils le font avec une rapidité déconcertante. J’ai vu des kriss enfoncés dans du bois de teck, qui est très dur, si profondément qu’on avait de la peine à les retirer.

Et je continuais à rester immobile.