J’avais prononcé ces paroles peu rassurantes pour punir mon cousin d’avoir fait fuir le lézard par la brusquerie de son mouvement. Je ne songeais pas le moins du monde à me retourner pour voir le conciliabule redoutable. Je me trouvais bien dans la position où j’étais. Je ne bougeai pas la tête d’une ligne, mais je dis machinalement, comme si ces paroles m’étaient dictées par quelqu’un, cette phrase entendue dans ce lieu même, lors de ma première visite, cette phrase qui revenait mystérieusement à ma mémoire :

— Les hommes sont d’autant plus malheureux qu’ils éprouvent plus de haine, d’autant plus heureux qu’ils aiment davantage.

Je m’étonnai moi-même de prononcer de tels mots et je vis que mon cousin partageait ma surprise car ces paroles ne correspondaient nullement à ma personnalité et aux idées que j’exprimais habituellement. Mais il avait un sujet d’intérêt plus grave et il ne releva pas ce que je venais de dire.

Il regardait toujours l’autre extrémité de la pièce pendant qu’en proie à une indifférence totale pour la sécurité ou le danger, la vie ou la mort, je respirais largement et paisiblement. Ma tranquillité était si complète que je prêtais l’oreille pour entendre si un kriss n’allait pas siffler par-dessus les têtes. Je désignai même mentalement un point du plancher où la lame, m’ayant manqué, s’enfoncerait en vibrant. Il serait grand temps, alors, de se lever et d’aviser.

Nulle lame de kriss ne vibra. Le visage de mon cousin devint peu à peu plus calme et l’expression de terreur qu’il y avait sur ses traits finit par disparaître.

— Nous l’avons échappé belle, me dit-il. Je crois que nous ne devons notre salut qu’à l’arrivée inattendue d’un homme au type indéfinissable, misérablement habillé à l’européenne avec des pantalons trop courts, qui a calmé d’un geste cette bande de forcenés.

Je voyais, à la façon dont il me regardait, que mon cousin considérait que parmi les dangers planant sur sa tête, il y avait la perte de raison de son compagnon. Aussi m’exhorta-t-il à un prompt départ. Et il ajouta :

— Ils sont tous partis maintenant.

Un immense besoin de sincérité était en moi et me poussa irrésistiblement à lui dire que je l’avais toujours considéré comme un sot, puis que je l’avais jugé moins sot, mais qu’en ce moment, j’étais revenu à ma première opinion.

Il se contenta de hocher la tête, attribuant ces paroles aux effets de l’opium et, d’une voix suppliante, il me demanda de l’accompagner pour sortir. Il était persuadé que s’il descendait l’escalier et s’il franchissait seul la porte du Tigre, sans l’égide de son compagnon, il serait à coup sûr assassiné.