A l’endroit où se trouve le bac, il vit un cheval solitaire qui hennissait et, plus loin, une longue file de soldats aux jeunes visages, parmi lesquels marchaient trois moines. Castro dut le voir aussi et s’étonner de leur vue, car il eut un mouvement pour se redresser. Manoël Jehoudah s’approcha alors de lui mais il n’entendit encore que le nom du père Vincent plusieurs fois répété. Ce fut encore le nom qu’il répéta, mais avec une intonation désespérée, quand on passa à l’endroit de la rivière où les fleurs des nagahs, mouillées par la pluie, tendaient vers les eaux leurs calices renversés.

La barque allait très lentement à cause de la marée descendante. On perdit les soldats de vue. Il fallait s’arrêter à Ribandar pour laisser les rameurs se reposer. Le vent qui était contraire retarda encore l’arrivée à Goa.

Ainsi les deux hommes firent durant le long après-midi le trajet qu’ils avaient fait en un autre temps, dans des conditions bien différentes.

Castro avait la fièvre. Les choses perdaient leur précision et leur valeur.

— C’est maintenant seulement que je suis sur la croix, pensait-il confusément. Peut-être suis-je mort et condamné à remonter sans cesse cette rivière avec Jehoudah. Peut-être une guitare va-t-elle se mettre à jouer… Peut-être Dolça va glisser nue entre les rameurs et s’élancer dans les eaux. J’avais peur de la mort, eh ! bien, voilà, c’est fait.

Et il étendait les bras comme s’il était sur une croix, docile à son châtiment.

— Seigneur ! Ne sois pas redoutable aux méchants ! pensait Manoël Jehoudah.

Et, comme il croyait à l’action de la pensée quand elle est projetée avec force, il s’efforçait d’envelopper Castro de l’atmosphère bienfaisante de son pardon.

Arrivé à Goa, on amarra la barque sur le dernier quai. Le soir était venu et la prière des morts, chantée par des voix tristes, flottait sur la ville désolée.

— C’est bien cela, je suis mort ! Ils prient pour moi, se dit en rêve Castro.