Celui-ci, béant d’étonnement, reconnut le médecin Manoël Jehoudah. La rame se détacha de sa main en même temps que Jehoudah disait :

— Sais-tu que c’est à cette même place, là où tu es, que j’ai retrouvé le corps de Dolça, ma femme ?

Et comme Castro restait immobile et muet, il fit signe de s’approcher aux bateliers qui l’avaient amené et qui regardaient de loin, épouvantés. Il pensait qu’ils lui prêteraient assistance pour maîtriser ce furieux.

Mais il vit la couleur lie de vin du visage de Castro s’accentuer brusquement. Celui-ci ne s’occupait plus ni de Jehoudah, ni de Rachel, ni de Joachim ; il ne s’occupait que de respirer et il tentait inutilement de défaire le col de sa veste. Il plia sur ses genoux comme avait fait son fils, se redressa, tourna le dos pour ne pas laisser voir l’effort qu’il faisait pour respirer, puis tomba tout de son long.

C’est seulement alors que les hindous se décidèrent à s’approcher. Ils transportèrent le père et le fils dans une maison de pêcheur de Reïs Magos. Là, Manoël Jehoudah reconnut que Joachim avait une grave fracture du crâne et que son père, frappé d’une attaque d’apoplexie, avait le côté gauche paralysé. Il se hâta de faire à ce dernier une saignée. Il estima que le mieux était de les transporter tous deux sans retard à la ville neuve.

Comme on s’apprêtait à le faire, Pedre de Castro revint à lui. Il apparut que la saignée lui avait rendu toute sa conscience. Il s’exprimait avec une grande difficulté et les sons ne sortaient de sa bouche immobilisée qu’avec une bizarre déformation. Contrairement à ce qu’on aurait pu croire, ce n’était pour parler ni de Rachel, ni de son fils. Il émettait un désir avec patience. C’était celui d’être transporté immédiatement auprès du père Vincent dans l’église des Rois Mages.

Il fallut qu’il répétât longtemps le nom du prêtre et de l’église pour se faire comprendre.

Il y avait plusieurs barques. Manoël Jehoudah décida qu’il remonterait la rivière jusqu’au vieux Goa et jusqu’à l’église des Rois Mages avec Pedre de Castro, tandis que Rachel conduirait Joachim à la ville neuve où elle aurait le choix entre plusieurs médecins.

On coucha Castro dans la barque la plus grande, celle dans laquelle était venue Rachel. Il prit place sous la claire-voie d’osier où traînait encore son parfum.

Jehoudah remarqua que Pedre de Castro, étendu dans la barque, faisait un grand effort pour détourner la tête et ne pas le voir. Il pensa que sa vue lui était odieuse et il s’arrangea durant le trajet pour ne pas être aperçu de lui.