Castro l’arracha presque de la main qui le lui tendait, il se haussa sur la pointe des pieds et il donna deux grands coups, en long et en large, au portrait de l’homme cuirassé d’argent.
Rachel entendit le bruit de la toile qui se déchirait et elle vit que Castro, ne pouvant atteindre le visage, avait fait sur le portrait, une croix à la place du cœur.
Il se retourna en ricanant :
— Il y a une force dans les images, qu’il faut tuer si on ne veut pas la subir. Je brûlerai ce portrait, le portrait de Pedre de Castro, le génie du mal.
Il jeta le canif, fit signe au métis de charger sur son dos le paquet qu’il était allé chercher et il entraîna Rachel au dehors.
Des chiens errants passèrent dans la rue déserte. Un coq chanta. Un éléphant barrit dans un enclos lointain. Une fraîcheur de marécage et d’herbe mouillées se répandait dans l’air. Ils marchaient aussi vite que l’embonpoint de Castro le permettait. Ils traversèrent des places vides, longèrent des murs, franchirent de nouveaux remparts. Une porte s’ouvrit et se referma à leur passage dans une maison basse construite en bambou et dans une autre, Rachel vit une vieille femme accroupie qui soufflait sur un feu chétif entre quelques pierres.
Ils avaient traversé les anciens faubourgs de Goa et Castro dit avec une certaine solennité en montrant la ligne des arbres qui se dressait devant lui :
— L’église des Rois Mages est là.
Les choses commençaient à se découper avec plus de netteté. Le chemin qu’ils avaient suivi les avait amenés sur une hauteur. Rachel avait en face d’elle les montagnes des Ghates dont la masse ombreuse devenait lentement rose. A droite la rivière Mandavi prenait une teinte de plus en plus délicieusement bleuâtre et tous les méandres de ses canaux faisaient des cercles azuréens autour de palmiers serrés en gerbes. A gauche une avenue de manguiers descendait en pente vers une sorte de colosse aplati, endormi, sous une tour. C’était l’église des Rois Mages.
— C’est peut-être à cette même place, pensa Rachel, que sous une pareille lumière crépusculaire, mon père n’a pas osé affronter la rencontre des deux hommes et qu’il a fui.