Il produisait un effet considérable, qu’elle ne laissa pas voir. Depuis le moment où elle l’avait aperçu à l’avant de la barque, il ne lui était pas venu à la pensée qu’il pût être le fils de Pedre de Castro. Et pourtant ! Est-ce qu’elle n’aurait pas dû reconnaître chez le jeune homme toutes les caractéristiques de la famille exécrée. Il ne ressemblait pas à son père, mais elle se plut à retrouver certaines analogies. La main lui rappela la main qui avait tremblé sur la cheminée chez Antonia et qui avait palpé les perles noires. Un certain mouvement des bras pour saisir était analogue au mouvement qu’elle avait vu devant elle, près de son lit et qu’elle avait su éviter. Elle s’efforça de trouver entre le fils et le père une communauté d’allure. Mais, à son insu, le charme des premières rencontres agissait sur elle et elle en demeurait enveloppée.

— Je connais votre père, dit-elle.

Il le savait. Il se hâta de dire qu’il était au courant des affaires de terrain que son père faisait. Il ajouta que lui personnellement ne croyait pas à la grandeur future de Goa. Cette ville avait eu son temps de splendeur et elle était mourante maintenant. On ne pouvait pas lutter contre l’évolution. D’ailleurs, les villes, à leur déclin, avaient plus de charme que les cités commerciales en pleine prospérité.

Rachel l’écoutait distraitement. Ainsi, songeait-elle, la fable imaginée par Pedre de Castro avait paru vraisemblable à son fils ? Quelle crédulité ! Elle s’efforça de le mépriser pour cela, mais sans y parvenir.

Les brouillards s’étaient dissipés, découvrant l’immensité de la terre. Ils convinrent assez brusquement de rentrer chacun de leur côté, mais comme ils regagnaient les barques, ils se retournèrent en même temps pour se dire qu’ils se reverraient bientôt et au même endroit.

En s’en allant, Rachel continua de scruter des yeux la profondeur de l’étang. Mais c’était machinalement qu’elle cherchait les apparitions de tours et de palais, les contours de vieilles demeures portugaises aux architectures mauresques mangées de plantes aquatiques, les ossatures de cloîtres et de chapelles noyés. Il y avait dans son âme une immense ville engloutie qu’elle distinguait à peine, avec plus d’espérances que les cloîtres n’ont de piliers, plus de désirs de beauté que les terrasses n’ont de marbres purs.

La Racine des Passions

L’homme qui montait la rue Drécha dans le vieux Goa regardait à droite et à gauche comme s’il n’avait pas vu depuis longtemps les maisons qu’il longeait et comme s’il s’étonnait de les trouver si peu changées. Il affectait de redresser la tête, sous son large chapeau de feutre très usé. Son veston aux coudes luisants et ridiculement court était serré à la taille avec une prétention à l’élégance. Ses pantalons étaient élimés, ses chaussures étaient éculées et attestaient de longues marches à pied. Une extrême misère se dégageait de la personne malgré l’effort qu’il faisait pour donner à son allure une supériorité aisée et un peu hautaine. Son visage, rasé de frais et poudré à l’excès, contrastait avec son extérieur misérable.

Il passa devant la statue renversée de Vasco de Gama, puis devant l’archevêché. Il se dirigeait visiblement vers la maison de Castro. Pourtant, quand il fut arrivé à quelques pas du grand portail muré, il s’arrêta, sembla hésiter et revint sur ses pas.

On était au milieu de l’après-midi. La chaleur torride faisait les rues désertes. Un chien errant longea les murs, en tirant la langue. L’homme le suivit longtemps des yeux et sourit en hochant la tête à cause de la ressemblance qu’il y avait entre lui et cet animal.