Il marchait de long en large depuis longtemps quand Pedre de Castro sortit de chez lui. L’homme remarqua qu’il y avait dans ses gestes quelque chose de furtif et de pressé. Il fit un pas en avant pour être remarqué et il ébaucha même un geste de reconnaissance. Mais Pedre de Castro ne lui jeta qu’un regard distrait et passa. Alors l’homme se mit à marcher derrière lui. Il se tenait maintenant moins droit, il avait la tête en avant et son pas était plus incertain.
Quand Pedre de Castro fut arrivé devant la maison de Rachel et qu’il y eut frappé, l’homme eut un sursaut d’énergie, il s’élança en criant :
— Pedre !
Castro le considéra avec surprise. Il chercha sincèrement dans ses souvenirs ; puis soudain, ses paupières battirent, il pinça les lèvres et il mit sur les traits de son visage une expression glacée.
— Voyons ! Tu ne me reconnais pas ? dit l’homme.
Et comme s’il avait suffi qu’il plongeât les yeux dans ceux de Castro pour retrouver une autorité un instant perdue, il sourit et tendit la main avec une certaine condescendance. Castro la lui serra presque malgré lui.
Il reconnaissait bien son ancien ami Deodat de Vega, qu’il n’avait pas revu depuis le procès de Jehoudah. Celui-ci avait quitté le pays à ce moment-là. Ils s’étaient écrit quelque temps puis leurs lettres s’étaient espacées. Ensuite Castro avait appris que son ami avait été arrêté à Calcutta pour une affaire de traite de nègres, relâché, puis condamné à la suite d’une tentative de chantage sur une femme, et relégué en Australie. Il pensait ne jamais le revoir, comme il pensait en avoir fini avec beaucoup de choses de sa jeunesse.
La porte venait de s’ouvrir. Castro indiquait d’un geste qu’il était pressé, remettait la conversation à plus tard. Mais Deodat de Vega ne l’entendait pas ainsi.
— Il faut que je te parle tout de suite, dit-il. Je suis venu de loin pour te voir. Je sais que tu es en train de faire de grandes choses. Tu vas avoir besoin d’hommes comme moi.
Même en flattant son ami, il gardait un ton de supériorité ironique.