La main de Rachel se dégagea de la sienne assez lentement pour qu’il ne sentît pas le dégoût qu’elle éprouvait. Les deux mains gardèrent une brûlure différente.


Ce fut pour Castro comme si un voile se déchirait, comme s’il contemplait un horizon en arrivant au sommet d’une montagne. Et l’horizon qu’il vit devant lui fut celui de son âme ravagée par un feu qui avait brûlé sans qu’il le sût et avait gagné les coins les plus secrets de la substance son être.

Ce que dit le métis, conducteur de la barque, lui parut d’abord un mensonge, une monstrueuse imagination, enfantée pour le torturer. Mais non, l’homme parlait innocemment. Il rapportait un fait qu’il estimait sans importance. Le métis habitait dans une maison de bambou au bord de la rivière, il pêchait, il louait sa barque, il ne s’occupait pas de ce qui pouvait intéresser les habitants de Goa. Il avait relaté simplement que presque chaque matin il conduisait Joachim, fils de Pedre de Castro, dans la petite île sur cette partie de l’étang qu’on appelle l’étang de la ville noyée et que là il retrouvait une belle jeune dame dont il ne savait rien, sinon qu’elle était nouvelle venue à Goa et laissait voir, sous un chapeau de feutre gris, d’épaisses tresses presque bleues.

Castro pensa d’abord à frapper le métis, à lui faire rétracter ses paroles par des coups. Mais son ingénuité était certaine. Il préféra lui tourner le dos pour réfléchir à son aise. Puis il se mit à courir le long de la rivière. Il fallait savoir, savoir tout de suite ce qui en était. Comme le temps qui le séparait du moment où il saurait lui paraissait long ! Il franchit les remparts. Il se dirigea vers la maison de Rachel. Il était essoufflé. Il marchait péniblement, chargé du poids de l’angoisse.

C’est alors seulement, dans l’ombre brûlante de la rue, le long des vieux couvents ruinés et des demeures mauresques pleines de silence qu’il eut conscience de ce qui se passait en lui. Il aimait Rachel. Il savait depuis longtemps qu’il la désirait mais il venait d’apprendre qu’il l’aimait. Il l’avait aimée depuis le premier jour où il l’avait vue dans le salon de l’entremetteuse à Bombay. Et il s’en rendait compte aujourd’hui seulement en apprenant qu’elle connaissait son fils.

Ainsi elle connaissait son fils. Ils se retrouvaient dans une île, sous des arbres, au milieu des herbes propices. La nature rapprochait les êtres qui se désiraient. Il pensait à la complicité qu’apportent les souffles végétaux du matin, à l’odeur de sève de la terre mouillée.

Il faillit revenir sur ses pas pour interroger à nouveau le métis, pour lui demander s’il n’avait pas vu les deux jeunes gens s’étreindre en marchant, ou s’asseoir sur le sol pour être pleinement l’un à l’autre.

Et, comme il allait atteindre le perron de la maison de Rachel, il vit clairement ce qu’il aurait dû faire.

Antonia lui avait amené Rachel elle-même dans ce salon où il y avait un lit à côté de la table. C’était une fille comme celles qu’il avait déjà connues dans cette maison. L’envoyée de Dieu ! ah ! ah ! Est-ce qu’il ne perdait pas un peu la tête avec ses vœux et ses confessions ? Quelle lubie s’était alors emparée de lui ? N’avait-il pas eu peur de voir la noyée de jadis, que les poissons avaient mangée, sous l’aspect d’une belle fille que lui offrait Antonia ! Il aurait dû mettre de l’argent sur la table et jeter tout de suite Rachel sur le lit. Après on aurait dîné et bu du champagne. Il revoyait toute la scène comme si elle était peinte sur un tableau. Il se souvenait qu’il était en bras de chemise et qu’il avait remis son veston par une sorte de respect. Cette pensée le remplit de fureur. Elle allait bien voir comment il la traiterait.