Rachel avait prolongé sa sieste un peu plus tard qu’à l’ordinaire. Lorsqu’il fut introduit dans le salon, Castro l’entendit aller et venir dans sa chambre. Alors, comme si la matière compacte de la porte et du mur devenaient translucides, il perçut la femme avec son jeune corps vivant, tiède, ambré. La moustiquaire du lit avait été rejetée et il y avait sur les draps une trace de forme, sur l’oreiller, le creux où reposait naguère la tête au casque de cheveux bleuâtres. Sur le plancher, en rond, était tombé un peignoir d’où elle avait émergé, nue peut-être. Non, il la voyait sous cette chemise de lin ténu, irréel, nuageux, dont il n’avait entr’aperçu que le bord sur la naissance des seins. Elle marchait nonchalamment dans la chambre, allant du miroir à la vieille commode. Elle touchait des fards, défaisait une tresse, teignait un ongle. Le parfum de son corps se déplaçait autour d’elle comme une onde invisible. Elle était chargée de plaisirs irréalisés, langoureuse comme l’après-midi finissante.

Il ne put y tenir. Il s’avança vers la porte et il en poussa le loquet. Mais Rachel ne reposait jamais dans sa chambre sans tirer un verrou intérieur et la porte ne s’ouvrit pas. Alors, confus de son inutile tentative, Castro gagna le jardin et il se mit à marcher de long en large.

Il ne sut pas, quand Rachel l’y rejoignit, si elle avait vu le loquet se soulever. Son visage était impassible, ses yeux étaient plus clairs qu’à l’ordinaire et dans la seconde où il l’aperçut, Castro mesura avec une affreuse netteté la différence d’âge qu’il y avait entre eux et l’éloignement physique qu’il devait certainement lui inspirer. S’il y avait eu un miroir à côté de lui pour refléter son image, il n’aurait pas mieux vu son gros ventre ridicule, son double menton, les deux grandes rides qui barraient ses joues de chaque côté du nez et ses lèvres grasses et rouges comme le témoignage de sa sensualité disproportionnée. Il sentait des gouttes de sueur glisser sur ses tempes. Il lui sembla que ses cheveux s’appauvrissaient sur son crâne. Il crut entendre le travail des molécules dans une dent qu’il savait gâtée, au fond de sa mâchoire.

Il parla, vaincu d’avance.

Rachel eut tout de suite une expression d’enchantement affectueux sur son visage.

Mais oui, le hasard d’une promenade lui avait fait faire la connaissance de Joachim de Castro. Elle avait en effet négligé de le lui dire. Elle aimait à se lever de bonne heure le matin, à descendre la rivière, à suivre les méandres des canaux. Ils s’étaient une fois trouvés côte à côte, dans le brouillard. Elle avait eu beaucoup de plaisir à causer avec le jeune homme. En vérité, il n’y avait aucun mal à cela.

Alors Castro s’abandonna à cet élan de dénigrement que suscite la jalousie.

Son fils ne l’aimait pas. Il n’avait jamais aimé son père. Le fond de sa nature était une hypocrisie qu’il avait cherché vainement à s’expliquer. Élevé par les jésuites, à Bombay, il restait au fond du cœur, fidèle à l’autorité souveraine du pape. Il ne voulait pas convenir de la sainteté de l’archevêque. Et sa principale raison d’en douter était que son père y croyait. Il fallait se méfier de lui. Qui sait même, s’il n’irait pas jusqu’à contrecarrer ouvertement son père dans la lutte qu’on allait entreprendre ?

Castro croyait puérilement qu’une femme peut moins aimer quelqu’un parce qu’il est mauvais fils, hypocrite, traître à une cause. Il ignorait que le dénigrement est une huile sur une flamme.

Mais Rachel se hâta d’entrer dans ses vues. Elle fronça les sourcils. Son mécontentement allait aussi vite que les paroles de Castro.