— Jamais ! Je ne veux pas renoncer à la terre bien-aimée, clama Confucius de toutes ses forces.
Et alors il tomba. Il tomba avec une vitesse vertigineuse à travers les nuages que le soleil levant colorait d’une jeune pourpre ; il tomba jusqu’à la terre uniforme, compacte, protectrice.
Il se retrouva, baigné de sueur, dans son lit d’homme sans ailes. Il se retourna avec angoisse, mais rien ne soulevait les plis de sa chemise de lin. Son dos était plat comme il convenait. Il poussa un grand soupir de soulagement et se leva pour éprouver la douceur des pieds sur le sol.
— A chacun sa tâche, dit-il. Je ne vole pas. Je marche, et j’aimerais mieux ramper que voler. Je ne suis que le pauvre homme sublime des hommes ordinaires. Cela me suffit.
LA BELLE MIAO-CHEN
Le royaume de Lou communiquait à l’ouest avec le royaume de Tsi par une antique route dallée qui datait du règne de Wou-Wang. Un pont de pierre sur une rivière était la limite de la frontière et une garde nombreuse y veillait pour interdire l’entrée du pays de la vertu aux éléments de désordre et d’immoralité. Ces éléments impurs se présentèrent un soir à l’entrée du pont sous la forme pittoresque et misérable d’une troupe d’acteurs ambulants.
C’était la troupe du vieux Yan-You. Ses acteurs, fils d’esclaves qu’il avait instruits, lui appartenaient et il avait beaucoup de mal à les nourrir. Yen-Ying, ministre du royaume de Tsi, qui ne protégeait pas les arts, lui avait signifié récemment d’avoir à quitter le territoire de Tsi. Il ignorait les transformations apportées par Confucius dans l’état voisin et il escomptait les bénéfices que devait lui procurer la faveur du prince Tin. Sa troupe était unique. Elle comportait une vingtaine de personnes auxquelles il avait appris les textes de pièces millénaires enregistrées dans sa prodigieuse mémoire et les danses barbares Laï-Y qui se dansent avec des étendards et des sabres aux sons d’une musique sauvage et se terminent par une extase frénétique des danseurs. Yan-You avait l’art de grouper autour de ses artistes des chanteurs amateurs recrutés parmi les gens du peuple des pays qu’il traversait, en sorte que sa venue était le signal de grandes réjouissances populaires.
Il se jeta aux pieds du Taï-Fou, gardien de la frontière de Lou, en le suppliant de le laisser passer. Mais celui-ci fut impitoyable, car les ordres de Confucius étaient formels.
Comme la nuit était venue la troupe de Yan-You campa de l’autre côté du pont.
Le soleil du lendemain éclaira des événements surprenants.