De même qu’un diamant est quelquefois balayé dans un tas d’ordures, ainsi la jeune merveille de beauté Miao-Chen avait été projetée dans la troupe ambulante de Yan-You par le coup de balai des dieux. Elle avait seize ans et son corps était habité par le génie de la danse, ses doigts étaient animés par l’esprit qui enseigne la connaissance des luths, ses lèvres étaient l’expression du dieu des paroles évocatrices et harmonieuses.
Mais de même qu’un diamant, quand il est brut, est aisément confondu avec un caillou brillant par ceux qui n’ont pas le sens des matières rares, ainsi une jeune merveille de beauté est prise pour une créature vulgaire par les créatures vulgaires au milieu de qui elle vit.
La troupe ambulante de Yan-You fut réveillée ce matin-là par les cris de désespoir de la belle Miao-Chen.
Comme d’ordinaire, en s’éveillant, elle avait étendu sa main droite pour caresser le visage du boiteux Nieou, le bouffon de la troupe, qui dormait auprès d’elle et auquel elle accordait les simulacres de son amour enfantin. Le bouffon Nieou était vieux et laid et la faisait rire. Chaque matin elle l’éveillait en lui tirant le nez. Mais le nez qu’elle tira, ce matin-là, était étrangement glacé. Nieou était mort, durant la nuit, mort sans bouger, mort sans manifester sa tristesse de quitter la vie, sans doute pour ne pas troubler le sommeil de sa jeune compagne.
Toute la troupe sortit des tentes qu’on avait tendues le long de la rivière, et accourut aux cris de Miao-Chen.
Des lamentations s’élevèrent vers le ciel matinal. De désespoir, Miao-Chen déchira sa robe et son mince corps apparut comme une fleur tremblante où la rosée fit briller des perles délicates.
Selon les usages antiques, Yan-You, le maître du mort, qui représentait son père, se tourna vers le soleil levant et appela Nieou par son nom à plusieurs reprises pour exhorter son esprit déjà errant à rentrer dans sa forme corporelle.
Acteurs et musiciens répétèrent ensemble : Nieou ! pour donner plus de puissance à l’appel.
Et un cri jaillit de toutes les poitrines.
Du côté du soleil levant, par le pont qui donnait sur le royaume de Lou, s’avançait un personnage boiteux qui avait à peu près la laideur de visage et l’allure déhanchée du bouffon mort.