C’était Mong-Pi, qui quittait le royaume dont il était chassé.
Durant quelques instants, dans la demi-lumière du matin, tous crurent que Nieou ressuscité et rajeuni par le mystère de la mort s’avançait vers eux. Les cris de douleur furent remplacés par une clameur de joie. Miao-Chen resta d’abord immobile, les bras ouverts, écarquillant les yeux. Puis, légère et nue, elle s’élança, gravit la pente du pont au sommet duquel Mong-Pi venait d’arriver et elle le serra tendrement contre elle.
Ainsi d’heureux accueils sont réservés parfois aux voyageurs quand une certaine folie les conduit.
On s’expliqua. Il demeura de cet événement que Mong-Pi pourrait apprendre les rôles de Nieou et les jouer dans peu de temps. Yan-You l’engagea sur-le-champ dans la troupe comme acteur libre. Mais son arrivée conserva un certain caractère surnaturel qui devait suffire à lui valoir l’amour de Miao-Chen.
La tombe de Nieou fut creusée sur-le-champ. Les lamentations avaient cessé. Elles reprirent soudain, car il était écrit que cette matinée devait être fertile en événements pour les comédiens.
Des cavaliers apparurent au loin sur la route de Tsi. Ils entouraient un char à quatre chevaux et Yan-You reconnut aux étendards d’azur brodés d’or qui flottaient à droite et à gauche du char que c’était le ministre Yen-Ying lui-même, en train d’inspecter les frontières. Qu’allait-il dire en voyant la troupe à laquelle il avait donné l’ordre de quitter le territoire de Tsi ? D’autre part, le Taï-Fou de Lou se tenait de l’autre côté du pont, au milieu de ses soldats, impitoyable comme la consigne qu’il exécutait.
Tous les fronts touchaient la poussière. Le char du ministre Yen-Ying était arrêté. Les piques des cavaliers étaient droites et il n’y avait dans l’air que le froissement des bannières qui claquaient. Dans cette attente la belle Miao-Chen osa soulever sa tête curieuse et puérile.
Un cri retentit.
Le ministre sauta de son char et vint regarder de tout près la jeune danseuse.
— Elle a les yeux violets, cria-t-il. Les yeux violets de la reine Wen-Kiang !