Et je fis un geste vague comme pour indiquer que tout cela n’avait pas grande importance.

Je ne me rappelle pas au juste par quelle coïncidence il se fit que Marco le lendemain vint prendre le thé avec Jacqueline, et comment il put se condamner à cette gaieté qu’il trouvait insupportable et que j’aimais tant. Mais je me souviens que, les jours suivants, quand j’ai conduit Jacqueline au Bois ou au théâtre, quand je l’ai initiée à la fumerie du peintre Dante où elle désespéra tous les fumeurs par le bruit de son rire, soit par hasard, soit parce qu’il s’ennuyait trop ce soir-là, Marco était toujours avec nous.

Je me sentais devenir amoureux de Jacqueline chaque jour davantage, Une étrange paralysie morale m’empêchait de le lui dire. Je sentais confusément qu’elle était seule, qu’elle s’ennuyait, qu’elle était à ce tournant où la femme la plus orgueilleuse et la plus difficile à prendre appartient au plus audacieux.

Mais Marco était toujours là !

Un samedi soir, nous devions aller tous trois passer la soirée chez l’ancien magistrat colonial Miely. Je fus, au dernier moment, obligé d’aller retrouver mon frère aux environs de Paris et d’y rester jusqu’au lundi matin.

L’odeur de la campagne, la mélancolie d’une belle propriété aux allées très droites, la rivière où des gens en bras de chemise faisaient du canot, me donnèrent une grande et brusque envie d’amour. Je me représentai tout ce que je devais dire et faire pour conquérir Jacqueline. Ma mémoire dressa une liste des paroles favorables qu’elle avait dites, des attitudes consentantes qu’elle avait eues. Je rentrai à Paris plein de fièvre avec la hâte d’agir très vite.

Une fois chez moi j’écrivis une première lettre à Jacqueline lui donnant rendez-vous pour le soir et une deuxième lettre à Marco. J’expliquais à ce dernier que je tenais à Jacqueline plus qu’il pouvait le penser et plus que je le croyais moi-même. Je lui disais que je voulais la voir seule et que je le priais de simuler, pour les soirs qui allaient suivre, des occupations qui l’éloigneraient. Ainsi je pourrais espérer avoir avec Jacqueline, ce rapprochement que rend impossible la surveillance ironique d’un ami.

Je venais à peine de terminer ma lettre quand on sonna.

C’était Marco. Il était mal coiffé et rasé de la veille. Son regard était plein de cet égoïsme ingénu qui est souvent la cause que l’on s’attache à son ami par la puissance qu’il a de vous intéresser jusqu’au plus petit détail à ses affaires personnelles. Il était à peine entré qu’il avait empli ma chambre de l’importance des faits qui le concernaient. Un magnétisme singulier écartait, rejetait dans l’ombre toute autre préoccupation.

— Tiens, tu m’écrivais, dit-il, en apercevant sur ma table, la lettre qui lui était destinée.