A six heures j’attendais encore mélancoliquement sa venue, et je pensais que quelque punition devait le retenir quand il parut devant moi.

— Excuse-moi, me dit-il. Voilà une heure que je te regarde t’ennuyer. J’étais au café qui est en face, là-bas. Seulement, tu comprends, je prenais l’apéritif avec Barbas, mon adjudant…

— Barbas ?

— Oui, Barbas, dont je t’ai souvent parlé dans mes lettres. Nous sommes intimes maintenant. C’est mon adjudant et mon ami. Alors je ne pouvais pas le quitter.

Et sans me poser la moindre question sur Jacqueline, sur moi, sur nos amis, sans même parler de la guerre et de ses probabilités, il se livra à de longues considérations sur l’importance de l’amitié de Barbas, sur Barbas lui-même, sur son intelligence, sur le rôle qu’il jouait à la caserne, sur ce qu’il avait fait avant d’être au régiment, sur ses projets et sur ses maîtresses.

Le capitaine était un brave homme, d’un caractère taciturne, qui se moquait de tout. Barbas le définissait très bien en disant : C’est un timide, au fond. Mais il y avait une chose très grave. Le lieutenant ne l’aimait pas, lui Marco. Il s’était longtemps demandé pourquoi, Barbas avait tout expliqué d’une façon confidentielle :

— Le lieutenant n’aime pas les fils de famille, parce qu’il les jalouse.

Marco était jalousé par le lieutenant, cela ne faisait aucun doute. Mais enfin l’essentiel était d’être l’ami de Barbas.

Je m’efforçai de détourner son esprit vers d’autres images. Mais il entama un sujet d’une importance capitale. C’était l’historique de ses relations avec le major et l’état actuel de ses relations, ainsi que la psychologie du major.

Ce fut très long. Je parvins enfin à parler du but de mon voyage et de Jacqueline. A ce moment le visage de Marco que je considérais changea complètement. Ses yeux s’agrandirent, sa bouche s’ouvrit, une expression de joie, et de joie un peu stupide, se peignit sur ses traits. Était-ce le nom de Jacqueline qui causait ce changement ?