— Mon vieux, me dit-il le soir, je suis, en somme, très content que tu sois venu. Tu vas tout arranger avec Jacqueline.
— Qu’y a-t-il à arranger ?
— C’était une femme trop gaie pour moi. Rappelle-toi, je te le disais dès le début. Jacqueline riait trop. Maintenant je suis loin et j’en profite pour rompre avec elle.
— Mais elle t’aime.
— Ceci n’a aucune importance. Ce qui est désirable et merveilleux dans l’amour c’est d’aimer soi-même. Etre aimé est une chose qu’il faut craindre. L’amour qu’on vous donne, il faut le garder comme un feu sacré, le transporter comme une charge lourde, le surveiller comme un lait qui va bouillir et qui pourrait déborder. Jacqueline m’aime. Voilà l’argument péremptoire qui me pousse à mettre un terme à cette liaison.
Nous avions quitté le café et je l’accompagnais à la caserne. Il parlait avec un cynisme confiant.
— Quand on veut quitter sa maîtresse, qu’est-ce qui vous en empêche d’ordinaire, reprit-il ? La vue de ses larmes, les scènes et aussi, à cause de l’habitude qu’on a d’elle, l’ennui de se retrouver tout seul le soir. Aucune de ces sanctions ne peut s’exercer contre moi. J’utilise une occasion unique.
Je lui représentai l’extrême égoïsme de cette théorie.
— L’égoïsme, dit-il, n’est que la forme ingrate et décriée de l’altruisme. Est-ce qu’en étant égoïste je ne délivre pas Jacqueline d’un amant qui lui était agréable hier, mais qui lui serait odieux demain, puisque je suis un homme différent, avec d’autres goûts, d’autres idées, et qui lui déplairait vraisemblablement ? Au prix d’une douleur passagère, je lui rends l’imprévu de la vie, la possibilité de bonheurs nouveaux et plus grands. La rupture est au fond ce qu’il y a de plus utile dans une liaison.
Nous étions arrivés à la porte de la caserne.