— Courage ! Pousse cette longue pièce dans le trou carré !… Je tiendrai encore un moment !

Bien que cette boutisse de granit fût d’un poids excessif pour son volume, je l’enlevai plus aisément qu’une plume. Je la logeai dans l’alvéole du chambranle en relief… Notre retraite était couverte de ce côté.

Alors Souriadévi, haletante, s’appuya contre moi. Je la reçus dans mes bras… Jusqu’à ce que la mort ait à jamais obscurci mes yeux, toujours je reverrai cette noble figure de guerrière, l’arc à l’épaule, le carquois aux reins, domptant à la force de ses bras pleins, où grinçaient les anneaux en spirale, le pan de pierre sombre. Je reverrai toujours son visage obstiné et attentif, sa gorge fière et ses flancs frémissants, sa taille souple raidie sous l’effort… Dieu me pardonne mes péchés !

VI

Il nous fallait fuir sans tarder. La princesse, enfant de huit ans, mais en tout semblable à une femme en miniature et par les formes et par son ajustement, courait en avant. Souriadévi, porteuse de l’arc, marchait ensuite. Je la suivais dans l’escalier étroit et obscur où l’on ne pouvait progresser qu’un à un. Si grande que fût notre hâte, celle de nos persécuteurs l’égalait. Nous percevions à travers l’épaisseur des murs la rumeur de ces gens attachés à notre perte. Quand nous serions arrivés en bas, ils nous rejoindraient et nous écraseraient sous leur nombre. Deux fois, trois fois, par les meurtrières, qui laissaient passer un peu d’air et quelques rayons de lumière, sifflèrent des flèches, des disques d’acier, qui passèrent au-dessus de nos têtes.

Bientôt, une porte ferrée, hérissée de bossettes, nous barra la voie. En forcer les pentures, ébranler l’huis même, il n’y fallait point songer. Et d’ailleurs, derrière, le bruit nous parvenait de la cohue hurlante. Tous les païens devaient se presser là dans l’espoir de nous égorger si nous parvenions à sortir. Ainsi prisonniers, craignant d’être attaqués en arrière par les brahmes s’ils pouvaient renverser la barrière que nous leur avions opposée, je ne nourrissais plus d’espoir que dans un de ces miracles par lesquels le Ciel prouve aux chrétiens qu’il ne les abandonne pas, pourvu, naturellement, qu’ils aident eux-mêmes le ciel par leur activité et leur vertu.

Ce miracle, ou cette diablerie, car je ne sais que croire, Souriadévi l’accomplit. Je la voyais, sous les lueurs blafardes que l’aube nous dispensait par une petite fenêtre placée très haut, promener sur les murs décrépits ses doigts brillants de bagues. Elle comptait, recomptait, prononçait des mots sans suite : on eût dit d’une invocation magique. Elle se baissa, s’agenouilla, explora le sol et saisit enfin un anneau aux trois quarts enfoui dans la poussière. Je tirai cet anneau de fer qui joua avec peine, tant son collier, scellé dans une pierre, était empouacré de rouille. Je réussis à soulever cette pierre articulée jouant sur une charnière. A l’odeur fade et moite, je compris que c’était l’entrée d’une cave que j’avais ainsi dégagée. Sur les premiers degrés de l’escalier sordide, charbonnait une lampe de terre. Souriadévi en raviva la mèche avec une épingle qu’elle tira de sa coiffure. Elle m’indiqua la façon de ramener la dalle, d’en assurer le verrou qui, par bonheur, n’était pas tiré quand je fis effort sur l’anneau.

— Les dangers que tu as affrontés, dit-elle alors, ne sont rien auprès de ceux qu’il te reste à vaincre. J’ai foi en ton courage. Ton cœur intrépide, ta sagesse surhumaine, te rendent l’égal de nos Dieux. Tu es un roi parmi les hommes. Kuvéra le puissant, qui dispense les richesses, et la déesse Lakmi, à qui obéit l’amour, te protègent. Je lis l’avenir dans cette lampe oubliée ici plutôt par un prodige que par la négligence des gardiens de la région du mystère. Vois comme les vapeurs montent droites et bleuâtres sans âcreté ni tourbillons de fumée ! Tout en elles est clair et présage une heureuse fin à ton entreprise. Marche donc hardiment. Moi, ton esclave, qui n’ai d’autre refuge que toi en ce monde, je couvrirai l’empreinte de tes pas. Quant le moment viendra, j’écarterai le danger tangible. Je déjouerai les embûches grossières des Brahmes. Leur astuce ne prévaudra point contre ta vaillance. Pour cette faible enfant, héritière d’un trône, tu tentes l’impossible. A moi de te faciliter les voies. Si je succombe, étranger plus brave que le fils de Çiva, Soubramanyé, Dieu de la guerre, ma dernière pensée sera pour toi !

Ainsi encouragé par cette aimable Souriadévi, je descendis, en toute assurance, dans les entrailles de la terre. Des traînées luisantes tachaient les parois verdâtres. Partout l’eau suintait, et, du plafond voûté, des gouttes se distillaient qui retombaient sur nos têtes. Les toiles argentées des araignées se tendaient d’une pierre à l’autre. Des crapauds sautillaient lourdement sous nos pieds. Des serpents agiles disparaissaient à peine entrevus. Je heurtais de ma botte des ossements qui se résolvaient en poudre. Des ailes molles, froides et velues, me caressaient le visage, et les chauves-souris, troublées par l’éclat de la lampe, volaient en se heurtant aux parois veloutées de mousse. Des plantes en touffes déliées pendaient comme des chevelures. Et les chauves-souris resserraient leurs cercles silencieux, puis, brusquement, filaient en ligne droite pour s’élever dans une sorte de puits qui s’ouvrait dans la voûte. Un rond de lumière pâle s’apercevait au sommet, à travers une grille à barreaux croisés qui traversait cette cheminée à mi-hauteur.

Vivement nous franchîmes ce pas, évitant, je ne saurais me rappeler comment, les flèches qu’on nous décochait d’en haut. Elles s’enfonçaient en sifflant dans le sol fangeux. Alors une voix, plus sonore que le mugissement des cuivres, courut, en s’enflant, dans le souterrain. L’air vibra, la lampe faillit s’éteindre, je sentis, sous ma bourguignote, mes cheveux se hérisser.