Au milieu des danses, des cris de joie, l’abominable simulacre s’en venait, planant sur ce peuple. Et ces païens se prosternaient à quatre pattes pour mieux témoigner de leur respect. Sans même reprendre leurs vêtements, les femmes, semblables aux nymphes des fontaines, sautaient hors de l’eau, escaladaient les marches et paradaient, à l’état de simple nature devant leur déesse. Avouerai-je que je pris un triste plaisir à contempler ces corps parfaits ainsi dévêtus ? Mais j’en ai fait pénitence. Sur l’inconvenance des scènes qui suivirent je ne veux pas insister. Ce fut une orgie impudique qui alla s’augmentant quand la statue se trouva déposée en grande cérémonie sur l’autel. Des feux d’artifice empourpraient les murailles où les diables de pierre dansaient, s’enlaçaient, combattaient.
Je me pinçais pour être sûr que je ne rêvais pas éveillé. Je me signais dévotement, témoin impuissant de tous les scandales de l’enfer. Mais, pour augmenter encore l’éclat de cette fête diabolique, voici qu’une litière dorée apparut, balancée aux bras des porteurs. De ce palanquin la forme répétait celle d’un gigantesque serpent cobra dont le cou, épanoui en raquette, abritait à la façon d’un dais une femme allongée dans le lit que lui ménageaient les replis de la queue. Cette femme sommeillait parmi les roses et les fleurs de frangipanier qui jonchaient sa couche. Des ceintures, des anneaux, des garde-seins, des épaulières, des bracelets composaient son vêtement. Et je distinguais sa face pâle, marquée au front d’un signe rouge, ses cheveux noirs tressés de perles et surmontés d’une tiare d’or à flammes vermeilles. Cette tiare, très haute, était retenue par une large gourmette de pierreries passant sous le menton. Et la femme ou la fille, ainsi ornée, était jeune et belle, extraordinairement.
Je ne m’arrêterai pas à l’indécence de la scène. Chaque peuple a ses coutumes, et il n’est jamais entré dans mes goûts de contrarier les gens qui ne tentaient point de me nuire. Je goûtai une volupté, que je déteste, à regarder cette créature dont la peau, plus claire que le chamois, se présentait à l’œil aussi polie qu’un bon ouvrage de marbre. Ma mémoire est fidèle : je puis jurer que son corps était sans défauts. Bref, je me sentis brûler pour elle d’un amour plus vif que je n’en ressentis jamais. Et je regrettai amèrement de ne pas posséder des ailes — comme ces génies de pierre qui, du haut de leur colonne, se miraient dans l’étang — pour m’envoler auprès de cette incomparable beauté.
Mon amour, pour désintéressé qu’il fût si l’on songe à la distance et aux circonstances qui me séparaient de son objet, fut bientôt mis à une dure épreuve. Le palanquin s’était approché de l’autel, et la tête du serpent caressait la face de la déesse noire. Des brahmes saisirent la fille endormie et la portèrent aux pieds de l’idole. Alors un grand prêtre, lourd, disgracieux, énorme, dont le front, découvert par le rasoir jusqu’au sommet du crâne, se barrait de la ligne blanche encadrée de rouge, à l’image d’un trident, un prêtre imposteur, audacieux et lubrique, porta la main sur cette innocente fille de l’Inde. Cependant un autre sacerdote, non moins peint et hideux, levait un coutelas large et courbe, plus brillant que le croissant de la lune.
L’arme impie ne retomba pas. L’arc, que j’avais saisi, ronfla. La flèche sifflante s’enfonça dans la tête du sacrificateur qui, accroupi entre les genoux de l’idole, assurait son coup pour frapper la gorge splendide qui s’offrait à lui sans défiance. Tendant les bras, lâchant son coutelas, il bondit, roula au pied de l’autel et expira, battant les degrés de pierre de ses talons et vomissant son sang. Je tirai encore, et le gros brahme s’abattit à son tour, la poitrine traversée. La victime dormait toujours sur l’autel, et son sein palpitait doucement au rythme pur de son souffle.
Alors ce fut un désordre affreux où l’on n’entendait qu’un bourdonnement vague. Beaucoup de ces Indiens, pensant se sauver, périrent écrasés. Les uns, croyant qu’un dieu avait foudroyé les brahmes, demeuraient stupides d’épouvante. Les autres imploraient l’idole et s’écrasaient sur les marches de l’autel. Des grappes humaines, précipitées dans l’étang, roulaient jusqu’au fond pour ne plus reparaître. Les desservants s’empressaient d’éteindre les lampes. Mais, avant que l’obscurité ne devînt complète, je pus distinguer la face peinte d’un brahme penchée sur la flèche qui avait tué le sacrificateur, et un bras tendu vers mon balcon. En même temps, une tête affleura la rampe. Je devinai deux yeux braqués sur moi. Mon poing s’abattit sur l’homme qui me guettait. J’entendis le cri lamentable qu’il poussa en tombant dans le vide, puis le bruit de son corps qui s’écrasait sur le pavé, et enfin une rumeur grossissante.
A ce moment, la porte secrète de la logette s’ouvrit. Déjà j’avais l’épée à la main et ma rondache prête. Le premier qui parut était si obèse qu’il suffisait à tenir toute la largeur de l’entrée, où, d’ailleurs, on ne pouvait passer qu’un à un. Ce fut ce qui me sauva. Éclairés par une torche, les assaillants m’offraient un but facile à atteindre ; tandis que, tapi dans l’ombre, je ne donnais aucune prise à leurs coups. Plantant ma lame dans le ventre du brahme qui me menaçait écumant, je le tirai à moi par la tête et réussis à boucher la baie avec son cadavre pantelant. Les païens s’attelaient bien aux jambes, mais, moi, je les frappais à coup sûr, et j’en blessai ou tuai ainsi quelques-uns. Par malheur, d’autres idolâtres, s’aidant des saillies de la façade, escaladèrent le balcon et envahirent la logette. J’en fus réduit à jouer de l’épée à tâtons contre un ennemi qui, par son seul nombre, menaçait de m’écraser. Avec des lances, des cimeterres, des espadons, des crochets de cornac, des masses, ces gens à demi-nus me chargeaient sans trop reculer. Chacun de mes coups en renversait un, mais il en surgissait deux autres. Leur fanatisme aveugle suppléait chez eux à leur défaut de courage. Je dus me baisser pour éviter le cercle d’acier tranchant qu’une main habile me décocha, et le terrible tchokra sonna contre la crête de mon casque. L’homme qui me l’avait lancé s’effondra, la poitrine trouée d’une flèche, et à mon oreille une voix murmura :
— Courage ! Recule en combattant toujours !… La porte est ouverte derrière toi.
Et Souriadévi, d’une seconde flèche qui passa sous mon aisselle, abattit un guerrier armé de mailles qui marchait sur moi, brandissant une hache. Sans arrêter de tailler et de piquer dans la troupe des païens, je rompis avec mesure et prudence jusqu’au seuil. Me guidant par les épaules, Souriadévi m’empêcha d’y buter. Puis courageusement elle se rua les bras tendus contre le bas-relief qu’elle obligea de tourner. Je pesai de toute ma force. Grâce au ciel, je possédais alors une vigueur peu commune. Malgré la poussée furieuse de nos ennemis, j’obligeai le pan de mur à rentrer dans son cadre. Des cris horribles retentirent en même temps que la résistance dernière cessait. Un bras gonflé, pantelant, livide, avec une main dont les doigts boursouflés, bleuâtres, perdaient leur sang par les ongles, demeura de notre côté, pendant du joint de la porte. Et de l’autre les hurlements allaient faiblissant.
Arc-boutée contre la pierre, une main sur le ressort, la brahmine me dit d’une voix sourde :